Posté en tant qu’invité par jean d.:
Évidement, si je savais écrire des histoires, ce récit commencerait par le commencement, en disant qu’il faut se méfier de la fête des écoles. Vous savez : ces fêtes innocentes où les parents, dont moi, niais et émerveillés contemplent une progéniture, mal synchronisée, qui tente de suivre sa maîtresse.
Oui mais voilà je ne sais plus trop où est le début de mon histoire. Tout tourne, en moi, comme au dehors, et je n’ai plus qu’un énorme toron dans la tête.
La gamberge.
Les mêmes pensées ressassées, jamais usées.
Aujourd’hui comme hier, une seule chose compte : s’occuper l’esprit, ne plus penser.
Samedi
Le sentier descend, je le suis écrasé sous la charge, le rocher est patiné, certains passages sont devenus bien délicats. Mon sac est tellement lourd que je n’arrive pas à passer certains blocs dont je n’avais jamais remarqué l’hostilité foncière jusqu’à aujourd’hui. J’ai les épaules sciées, mal au dos, les jambes tremblent. Je sens tout mon corps protester contre cette absurdité: transporter 2 cordes, 60 pitons, des crochets, des plombs un perfo et tout le reste, tout seul, au pied d’une paroi inutile. Franchement le gars qui invente le piton gonflé à l’hélium sera un bienfaiteur de l’humanité et du petit aventurier réunis.
Arrivé au bord du Verdon je remonte aussitôt pour traverser une forêt primaire, opaque, un petit bout de « rain forest » bizarrement perdu dans ce coin de provence. Odeurs mêlées de buis et de mousse, bruit de mes pas dans les feuilles, de branches mortes brisées. Je longe la paroi vers l’aval.
Je me parle, m’invente un dialogue qui n’existera jamais. A force de ne parler que dans ma tête, peut être que j’ai disparu des radars et de toute perception humaine.
Enfin j’arrive au pied de ma voie. Avant toute chose se reposer un peu! Faire sécher le tee-shirt, comparer ma photo avec la réalité.
Ça commence bien mal: il est tard, la première fissure me semble moins facile que prévu et pire que tout, pour un amateur de 1ère, déjà ouverte!!!
Peut être sont-ils vite redescendus … De toute façon maintenant je suis là, et puis je n’ai rien d’autre à faire.
D’abord s’organiser, classer les pitons, les extra plats, les lames de différentes tailles, ici les américains, là les broches plus une provision d’universels. Deux jeux de nuts, dont un restera en bas, les friends, les cordelettes, un marteau et importantissimo le grigri.
Un doute: mais comment je vais faire pour remonter tout ça à la voiture à la fin du week-end?
Je m’équipe. Quelques clous plantés entre deux cades, dont l’un, visiblement, a bien envie d’aller faire un tour ailleurs. A peine dix mètres du sol et déjà les pitons ne veulent plus rien savoir; pourtant sous la concrétion il y a, je le sens, un bout de fissure. Je prends un universel taillé en pointe, je frappe comme un sourd. Là où un américain rebondissait il rentre. C’est le moment de ressortir un proverbe grec : Le piton qui force pour entrer est un bon piton. Quelques pas de libre. De la terre se glisse dans les chaussons…
Poc! Poc! … Hum, au son du piton cette plaque n’est pas vraiment collée. Ça tombe bien mon dernier bon point est quelques mètres plus bas à la base de cette plaque. Et voilà une des lois les plus vérifiées de l’artif : Si on est sur clou que l’on juge moyen, le suivant sera mauvais mais on n’arrivera pas à le lever pour le remplacer par un bon. Que faire? s’acharner à le retirer? ou le renfoncer et monter dessus? Finalement quelques pas de libre, une mini frayeur et un hexentric n°7 seront la solution.
Voilà une petite vire, il faudrait vraiment manquer d’imagination pour ne pas relayer ici! Un ficelou autours d’un petit cade. J’arrache une « salade ». Comme je l’espérais sa racine s’enquillait dans un trou qui se voit immédiatement décoré d’un piton.
« Allez, c’est pas pire! »
Je me parle.
J’enlève les chaussons, bon ça va, contrairement à tous mes pronostiques, mes orteils sont toujours à leur place!
Un des plaisir de l’artif en solo est que personne n’est là pour te ravitailler en cas de besoins. Donc à moi de faire tout le boulot. Au lieu de demander au collègue d’attacher le perfo sur la corde de charge, je redescend, prend la machina et deux goujons pour installer un relais béton. Je remonte, tirer sur le jumar, avaler la corde, tirer sur le jumar…
Mouvements nécessaires, bêtes et répétitifs. Mon esprit s’évade…
Je fais le tour du stade, derrière la grille en cherchant des yeux Sonia, ses copines ou sa maîtresse.
Comme tous les ans je suis en retard. Oh pas beaucoup, le spectacle n’a pas encore commencé. Assez quand même pour ne pas retrouver ma fille au milieu de toutes ces classes.
« Eh Jean, Comment ça va? »
…
Incroyable! Isabelle que je n’avais pas revue depuis 7 ans peut être.
« Ça alors, c’est super, qu’est ce que tu deviens? »
« Léa participe pour la première fois à la fête des écoles. Je suis contente de te voir, je voulais te contacter, tu as toujours le même numéro? »
…
Un corbeau me ramène fugitivement à sa réalité, je le rejoins, il plonge.
Un vertige me ramène à la mienne de réalité. Un goujon est vite placé. Je ne mets pas le deuxième. Finalement, je ne suis plus très sûr que cela soit le bon emplacement de relais. Cinq, six mètres plus haut, au dessus du premier surplomb, ça sera peut être mieux.
Je redescends encore une fois au sol. Petite séquence technique, boire, manger, ranger un peu mon souk et armé de ma dépitonneuse préférée faire le ménage de cette première longueur.
Il y a deux jours c’était son anniversaire.
À la même époque, l’année dernière, je cherchais, fébrile, un artisan sur le cours Mirabeau: retrouver une lampe qui, je le savais, allait lui plaire.
Aujourd’hui me voilà comme un con à taper sur des clous qui ne m’ont rien fait.
Mais pourquoi je suis là? J’ai horreur de cette escalade, de cette voie inutile, A quoi ça sert? Je croyais m’occuper la tête mais je ne pense qu’à elle…
Pourtant je me sentais bien en solo dans quelques voies d’artif pas trop difficiles des Calanques! Ici et aujourd’hui cela ne passe pas, incapable de trouver le bon rythme.
Je laisse tomber l’escalade, demain Hervé me rejoindra, ça ira sûrement mieux.
Il y a une semaine elle m’avait appelé, chacun avait parlé de ses congés, Ailefroide pour moi, la Turquie pour elle. Conversation la plus anodine possible, éviter tous ce qui compte vraiment. Inévitables les nuits blanches ont suivis. Faire un tour à minuit dans les collines ou prendre un somnifère?
Ce soir se sera le bivouac dans les bois entre Maugué et l’Estellié, cris des hulottes au début de la nuit. Au moins grâce à la fatigue je m’endors vite.
Au petit jour un épervier musarde entre les pins à deux mètres du sol et prend la frayeur de sa vie en me voyant.
Dimanche.
Hervé et Carine accompagnés de leurs enfants me retrouvent au départ du sentier. On discute, le temps passe. J’apprend que des copains étaient déjà monté jusqu’au grand surplomb puis étaient redescendus morts de soif. C’était en 93, pendant qu’Hervé et Greg ouvraient Sahara. « J’espère qu’ils sont effectivement redescendu sinon adieu la première ».
Hervé et moi on examine la paroi : Autant faire le premier relais le plus haut possible. Il rejoint en jumardant ma petite vire, deux clous vite plantés, il atteint un goujon et un spit déjà en place.
« File moi dix centimètres de mou. »
Je file le mou.
Une traversée à la corde permet de surmonter une zone bien pourrie et bien mouillée. Encore deux américains, dont le dernier pas vraiment bon, un friend et Hervé sort le premier surplomb par la droite. Le dièdre qui suit a la bonne idée de passer en libre.
« Relais! »
Je le rejoins en nettoyant consciencieusement la longueur, relais hyper confortable: un vieux bananier mort mais encore solide pour reposer les pieds, deux bons goujons pour reposer l’esprit, deux goujons malheureusement déjà en place.
La deuxième longueur est exceptionnelle et insoupçonnable du bas : un laminoir large de cinquante centimètres suivit par des fissures déversantes. Des concrétions dignes de la paroi du duc: ça déchire (les vêtements comme les mains).
Un Camalot n°4, une lunule, un friend n°4. La cotation, par contre, ce n’est pas du quatre!
Deux bananiers sont attachés ensembles « comme ça ils ne se perdent pas »! Un vieux mousqueton pendouille. En réfléchissant, finalement cela ne devait pas être des bananiers ces arbres en bois.
Quelques pas sur de vieux clous rouillés nous mènent vers la gauche à un relais suspendu juste sous le toit.
Hervé repart. Immédiatement la corde de charge file dans le vide, derrière moi. Ça c’est du surplomb! Quelques clous, un vieux spit. Il fini une lunule avec un petit piton pointu. Hervé avoue un mal au bras gauche. Décidément la cordée n’est pas au mieux de sa forme. Profitons en pour ressortir un fameux proverbe grec: Le manque de forme ne joue pas en artif!
Le surplomb est ébouriffant, fabuleux:
« C’est le plus beau du Verdon! C’est une voie géniale! »
Hervé exulte, Je lui envoie les gros friend, une dizaine de cordelettes et autant de dégaines. Les gestes sont lents. Examiner chaque centimètres carré de roche à la recherche d’un trou, d’un piége à nuts d’une fissure pitonable. Se vacher plus court pour chercher plus loin. Ici les piton rebondissent immédiatement, ailleurs il semble qu’il y une « presque lunule » mais la position pour la travailler est exténuante. Redescendre, se reposer, préparer une cordelette. Remonter, s’équilibrer, aranger la lunule avec la pointe du marteau, essayer de faire passer la cordelette. Non elle ne passe pas, continuer à agrandir par l’autre coté, à moins qu’une cordelette plus vieille et plus rigide…?
Intermède technique, j’oublie un instant de gamberger.
Quelle idée stupide : demander à l’escalade de tuer tout toute trace d’humanité en moi!
Croire que passer des journées entières à frapper de la ferraille, se demandant quand le dernier point va sauter, me transformera en robot… Je sens bien que les parois s’écrouleront avant. Je crois la voir à chaque silhouette entraperçue. Son écho rode encore à Buoux, à Ansage, dans les Calanques. Elle voulait connaître le Verdon, elle voulait qu’on aille dans une île du sud. Souvenir des fous rires qui nous prenaient en regardant une parodie de chanson téléchargée sur Internet.
Un mètre ajouté au compteur. Et des mètres comme celui-ci il faut les aligner les uns à la suite des autres. Gestes lents qui peu à peu permettent de surmonter la longueur.
Qu’elle est l’avancée du surplomb? Cinq mètres, huit, dix ou bien cent mètres?
Bon en même temps il commence à se faire tard. Le sol n’est pas à des kilomètres mais on n’y est pas, loin de là.
Conciliabule.
« Tu as quelque chose contre les bivouac? »
« J’ai pas d’opposition de principes, mais pratique: demain faut aller au boulot! »
« Moi c’est pareil. »
« Ce qui serai bien, ce serait d’organiser la descente avant la nuit: ma frontale est en bas »
C’est vrai qu’on est assez joueurs: ce ne serait pas amusant si on l’avait quand on en a besoin!
Hervé redescend du surplomb après avoir atteint le relais suivant.
« Alors t’as vu quelque chose? »
« Non rien … donc faudra voir! »
Il installe les cordes pendant que je range le matos sur la daisy chain. Je mouline le sac jusqu’au sol puis je descends à mon tour.
Il fait nuit, faim et soif. On discute en pliant les cordes.
« Quand même s’ils l’avaient sorti, « elle » serait dans le topo. »
« Mouais, regarde les marins sont bels et bien perdus, donc ça veut rien dire. De toute façon on reviendra le week-end prochain! »
Il est neuf heures quand on commence à rentrer à la lueur de nos lampes.
« C’est par là? »
« Heu … attend, je vais voir. »
« Non, j’ai pas l’impression, peut être plus à gauche … ou plus à droite. »
Dérapages dans des pentes de terre, accrochés, retenus par des brindilles. Une sangle s’accroche, la terre s’engouffre dans les baskets, une dernière glissade et nous voilà sur le chemin.
Il est dix heures quand on arrive à la voiture.
Direction Marseille.
Pour l’escalade, s’agit il d’une nouvelle voie à l’Estellié? Et bien pour le moment on en sait encore rien! La suite au week-end prochain.
Pour le reste j’entends encore sa voix dans ma tête, je la vois partout où je vais et, quoi que je fasse, je sais que c’est à jamais.
Il faudrait peut être essayer la lobotomie…
[%sig%]


