Posté en tant qu’invité par Step’:
Mercredi 7 juillet, 10h07.
Parking du Col du Joly, 1990m.
Quatre adolescents face au massif du Mont Blanc.
Temps limpide, à part quelques cumulus sur les reliefs.
« Bon, alors au milieu, le plus haut, c’est le Mont Blanc, évidement. A gauche, la demi-fesse, c’est de Dôme du Goûter, après l’Aiguille de Bionnassay (la pyramide, là), et le plateau : l’Aiguille du Goûter. Au premier plan, vous avez les dômes de Miage qui viennent vers nous, avec l’Aiguille de la Bérangère devant. Derrière à droite, le chainon Tête Carré - Tré-la-tête - Lée Blanche - Aiguille des Glaciers. Encore derrière, sur la droite du Mont Blanc, y’a le Mont Blanc de Courmayeur, puis ça se casse la gueule sur l’arête du Brouillard, au niveau de la pointe Louis-Amédée. Derrière, y’a l’arête de Peuterey, on la voit pas, mais c’est très beau. »
Johann, Phan et Julien contemplent sans dire un mot la profusion de glaciers.
« Vous ne me demandez pas les altitudes et les dates de première ascension ? »
Mes amis ont les yeux dans le vague.
Au delà de ce col, s’étendent deux semaines de vie sans horaires ni adultes.
« Bon alors là on va descendre, à flanc, puis dans la forêt, jusqu’au fond du trou, là-bas. On récupère nos retardataires, et on remonte de l’autre côté, à flanc, dans la forêt. »
Je tiens absolument à donner le change, parce que ce matin, nous avons eu une désagréable surprise.
Nos affaires tiennent à peine dans les sacs.
Tentes, duvets, vêtements, bouffe, eau, corde d’escalade, réchauts et nécessaire de cuisine.
J’ai pesé mon sac : 21 kilos.
A l’époque, ça devait représenter pas très loin de la moitié de mon poids.
Or, à aucun moment, lors de l’élaboration de notre projet, je n’ai parlé de l’éventualité de faire du portage.
Je suis accablé.
« Et là, c’est un sexiphrage doré », dit Yohann, en montrant un pissenlit.
Mes pensées se tournent vers AnSo (ex-Sophiane. Je ne vais pas m’entêter à vouloir préserver son anonymat, alors qu’elle laisse son pseudo en clair sur ce fil…).
Pris par leurs obligations, scoutesques ou autres, AnSo et JC nous rejoindront tout à l’heure au Cugnon.
Coup du sort : ma douce vient de choper un zona intercostal.
Rien que le nom me dit que c’est contagieux.
Second coup du sort : JC a perdu 1000 francs.
Ne me demandez pas comment. Qu’il vous suffise de savoir que JC, quand il ne perd pas une liasse de billet, arrive avec deux jours de retard. Finalement, cette perte n’augure que du bon : JC et Sophiane seront bien au rendez-vous.
Toujours est-il qu’il va falloir faire un croix sur le foie gras truffé aux ortolans.
Tandis que Johann disserte des vertus comparées du sexiphrage doré et de l’oximore fulmineux sur la virilité, je réfléchis intensément.
6 km et 750m de descente.
Pique-nique.
Puis 3,5 km et 600m de montée, avec une malade.
Puis petite descente et camping aux chalets de Miage.
Soit dix bornes à charrier vingt kilos.
Mais n’est-il pas trop tôt pour annoncer la fin du voyage, ou proposer une variante Hyères-St Tropez, en auto-stop ?
« Bon, les gars, c’est pas tout ça, mais si on veut arriver avant la nuit, va falloir se décider à partir. Vous venez m’aider à mettre mon sac ? »
Car, en effet, il m’est impossible de hisser mon sac sur mon dos sans assistance. Je risquerais le tour de rein.
J’ai aussi essayé de m’assoir pour le mettre, mais, avec le sac sur le dos, je ne peux plus me relever.
Par contre, une fois debout, le sac bien calé sur les épaules, je peux me déplacer correctement, à condition de me tenir bien droit, et de ne pas changer trop brutalement de direction ou de vitesse.
« On se ferait pas une cigarette, d’abord ? (Phan) »
Un coup d’oeil en arrière m’apprend que mes parents sont désormais trop loin pour s’apercevoir de quoi que ce soit.
« Ou un joint ? (Johann) »
Mon rôle de chef d’équipe ne doit pas me faire oublier que mes comparses sont avant tout des hommes. Des femmes, pour certains, mais ça ne change rien au problème.
Contrairement à un âne ou à une machine, l’homme (ou la femme) recquiert, pour être bien manoeuvré, une certaine souplesse dans le coup de cravache.
D’aucun prétendent même que, pour être obéi, un roi doit donner des ordres raisonnables - ce qui ôte, reconnaissons-le, tout plaisir à la profession.
Pour cette première journée d’effort, je marche sur des oeufs.
Refuser d’emblée une pause bien méritée (on vient quand même de se taper 1300m de dénivelé positif. En voiture, certes, mais quand même) pourrait bien faire souffler un vent de mutinerie sur le navire. Or, je connais mes camarades. Je les prends tous, mais un par un. S’ils se liguent contre moi, je vais le faire tout seul, ce maudit TMB.
Il suffirait d’un rien. Il suffirait que Phan proteste. Je l’entend d’ici : « Hé, ho, c’est les vacances, hein, pas le bagne ! »
Bon, si Phan proteste, Johann va se ranger de son côté. Pour deux raisons principales : 1. Faire plaisir à Phan. 2. Me faire chier.
Bon, si Johann et Phan s’y mettent, Julien ne va pas hésiter longtemps. Entre un athlète et sa muse, et un sac d’os, vous choisiriez quoi ?
« Bon, bon, si vous me prenez par les sentiments. Allez, Julien, au boulot ! »
C’est Julien qui fait les pétards.
Futur agrégé de mathématiques, au milieu des barbus, chevelus et autres aberrations capillaires, il ne s’agirait pas qu’il soit le seul à ne pas savoir rouler un deux feuilles digne de ce nom.
Nous, ses amis, nous pensons avant tout à son avenir. Et c’est bien normal.
L’arrivée au Cugnon, lieu de notre rassemblement, se fera avec quelques dizaines de minutes de retard.
Pour une fois que Jisse était à l’heure.
Les retrouvailles donnent lieu à d’étranges effusions.
Avec Jisse, notre troupe retrouve son âme, ou plutôt, son griot.
Avec AnSo, je retrouve ma petite flamme personnelle.
L’ai-je prise dans mes bras ?
Ai-je déposé un doux baiser sur son front diaphane ?
Bah, c’est loin tout ça.
« Tous ces moments se perdront dans l’oubli, comme les larmes, dans la pluie ». T’as raison pierre. Faut dire aussi qu’il a pas mal flotté depuis.
Avec les retrouvailles, de justes ripailles s’annoncent.
Et que je te fais goûter mon saucisson d’âne, et que je t’échange mon pâté de canard contre tes rillettes… Il resterait pas un peu de pain (à cette époque, le pain était bon).
Le premier jour, c’est rigolo. On se régale même. Ça change du coq-au-vin.
Las. Les boites de conserve nous écoeureront vite.
Plein d’entrain, nous repartons en direction de notre premier lieu de villégiature : les chalets de Miage.
- 600m, indique mon fidèle topo.
A la troisième descente, l’entrain tombe net.
« Dis donc, tu nous avais pas dit que ça n’arrêtait pas de descendre…(AnSo) »
« Ouais, si on descend de 20m à chaque fois qu’on monte de 10, on est pas arrivé. (Julien) »
« J’ai mal au pied gauche. (Johann) »
« T’es sûr qu’on est sur le bon chemin ? (AnSo) »
Autant, les plaintes, je comprends. Mieux : le contraire m’eût étonné, et, pourquoi ne pas le reconnaître, déçu.
Mais alors, si il y a un truc que je ne supporte pas, c’est qu’on remette en cause mes connaissances alpines.
« Ho, les gars, faudrait voir à pas trop mélanger les torchons et les serviettes. Levez la tête. Qu’est-ce que vous voyez ? Les dômes de Miage, ouais, heureusement que je vous l’ai dit, hein… Bon. Les dômes de Miage, je cheveauchais fièrement leurs crêtes que vous ne saviez pas orthographier correctement le mot « montagne ». Ouais. Et facile, en plus. Ce coin, je le connais par coeur. Allez, pour vous faire plaisir, on va vérifier sur la carte. Pour vous faire plaisir, hein ? Parce que moi, je sais exactement où on se trouve. Dans une heure, on est au Truc, dans une heure et demie, aux chalets de Miage. Vous allez voir. »
La carte est dépliée.
Evidemment, personne n’y comprends rien.
Aussi, il m’est facile d’abuser mes comparses.
« Voilà. On est là. A 1324,5 m environ. Alors, d’accord, je n’avais pas repéré ces deux ou trois petites descentes. N’empêche : on est pas perdu, et on est sur le bon chemin. CQFD. »
La petite troupe repart. Mais, de ci, de là, j’entends quelques messes basses. Mon intuition me dit qu’elles ne me sont pas favorables.
Pourtant, à l’heure dite (on en saura jamais rien : on a pas l’heure), nous nous retrouvons bien au Truc. CQFD.
Montage des tentes (l’époque était aux canadiennes), désignation des volontaires pour les corvées (de cuisine, de vaisselle…)
Repas.
Petits conciliabules nocturnes.
Nuit fraîche.
[%sig%]