Posté en tant qu’invité par un iconoclaste!:
Quel déluge verbal! Décidément, lorsque l’on parle du Devenson, toutes les passions se déchaînent! Nostalgiques du piton, vous allez trembler lorsque vous découvrirez avec horreur la multitude de voies modernes au Devenson dans le nouveau topo de la FFME…
Quant à cette nouvelle voie, pomme de la discorde, quelques précisions s’imposent.
Tout d’abord, la Coryphène s’étire sur 226 m de hauteur. Mais son départ se situe quelques mètres au-dessus de la mer. D’où les 230 mètres de hauteur de « La mémoire… » qui démarre au raz de l’eau.
En outre, il ne faut pas confondre « hauteur » et « développement » qui, comme son nom l’indique, représente la longueur d’escalade parcourue; à la différence de la hauteur qui désigne une différence d’altitude.A mon avis, c’est le développement qui est significatif car il rend mieux compte de l’effort physique. A une dizaine ou une vingtaine de mètres près, on n’est pas loin des 380 m moyen de développement. Gardons à l’esprit que les cordes ne sont pas marquées tous les mètres et ne constituent pas des instruments de mesure. Mais peut-être pourrions-nous proposer un métrage précis à un géomètre grimpeur…?
Quant aux interférences avec la Coryphène, il est vrai que « La mémoire… » coupe deux fois la Coryphène. La première fois, sous le dévers central au sommet du jardin médian de la Tour Save. Le relais moderne a été volontairement décalé à droite afin de ne pas faire de l’ombre à ce mythe. Ainsi une cordée répétant La Coryphène sera toujours contrainte de réaliser son relais sur coinceurs ou pitons avant de s’engager dans la dernière cheminée sous le sommet de la Tour; ce choix respecte l’esprit de la voie ancienne. Et la seconde fois, au collet de la Tour Save. On ne peut guère faire autrement puisque le collet constitue le carrefour de toutes les voies qui s’inscrivent dans cette Tour ?! Et malgré toutes les apparences, la dernière longueur n’emprunte nullement La Coryphène. Il faut se méfier des habitudes. La dernière longueur de « La mémoire… » qui se développe sur l’arogonite fut en effet ouverte par Guy Abert en 1973 et en solitaire. Elle s’appelait « Loco » et constituait un entraînement personnel pour Guy Abert avant de partir en expédition et pour l’examen de guide de haute-montagne . Elle figure d’ailleurs dans ses topos personnels sur son site internet www.abert.fr . Mais elle n’intéressait plus personne compte tenu de l’extrême exposition…Lors de l’ouverture, Guy Abert laissa en place les lunules fragiles. Les répétiteurs suivants (après 1973) de la Coryphène, se sont ensuite trompés et ont emprunté ces lunules fragiles avant de rejoindre l’arête sommitale. Par le jeu des habitudes et des parcours successifs, le tracé s’est modifié dans les esprits par erreur. Les esprits septiques pourront trouver une autre preuve plus probante dans une bible devenue rare : « Les 400 plus belles escalades et randonnées, Calanques/Sainte-Baume/Sainte-Victoire de Gaston Rébuffat aux éditions Denoël ». Ce dernier cite pour les deux dernières longueurs de la Coryphène : « Rejoindre le collet, puis escalader légèrement à DROITE du taillant de l’arête se profilant à l’aplomb de la Tour (A2, VI). Rejoindre ensuite cette arête. R9 (à droite). Suivre le taillant jusqu’au sommet (V+, V, V+/VI) que l’on atteint au pied de la croix » (croix qui a disparu d’ailleurs…). La voie de Guy Abert part immédiatement à GAUCHE dès le collet ! Je doute fort que Gaston se soit trompé ! LE PASSAGE d’ARAGONITE tant contesté N’A donc JAMAIS FAIT PARTIE DE LA CORYPHENE!
La longueur de Guy Abert a donc été rééquipée sans scrupules en respectant l’engagement d’origine (l’exposition a bien évidemment disparu grâce aux scellements) ; ce rééquipement, qui avait d’ailleurs été partiellement initié par l’ouvreur, a fait la joie de Guy. Tout ceci est mentionné dans le topo internet. Rappelons également que l’engagement de la Coryphène n’a pas été modifié. En effet, le Baoù Rouge, La mémoire et La Coryphène, se coupent toutes trois au même endroit, au centre de la Tour. Et le Baoù Rouge constituait déjà un échappatoire pour les deux ouvreurs de La Coryphène en 1967…Donc statu quo ante bellum… !
Enfin, terminons sur des choix anticonformistes ; le nom de la voie peut paraître ridicule. Le nom n’est pas censé refléter l’ambiance générale de l’itinéraire. Il peut aussi rendre compte de l’état d’âme ou des préoccupations des personnes qui ont participé à ce projet (Pensez à la Demande au Verdon, pour la demande en mariage de Guillot…)? Un nom n’est pas forcément choisi afin de faire plaisir aux répétiteurs ! Proposer une voie jolie et bien équipée dans un cadre somptueux, c’est déjà pas mal, non ?! Le nom est certes sibyllin et mérite donc de faire fonctionner ses neurones pour le comprendre… Mais peut-être n’y a-t-il rien à comprendre, tout simplement ?!
Quant au tapage médiatique, il a sans doute sauvé la voie des intégristes du Devenson grâce aux répétitions rapides. Il est difficile de convaincre certains fous…Alors devant certaines menaces, internet fut peut-être salvateur pour la voie mais sera aussi peut-être destructeur pour le calme qu’offre le cirque …Mais ce n’est que précipiter le phénomène avec le topo FFME à venir… Et puis peu importe si les adjectifs du topo sont surfaits, l’objectif est atteint : faire découvrir une jolie voie à des grimpeurs de niveaux modestes. N’en n’avez-vous pas marre qu’on vous présente essentiellement des itinéraires abominablement difficiles dans la presse grimpante, seulement à la portée d’une élite? Mais évidemment, les galets dérangent. Ils ne sont pas destinés à glorifier les équipeurs qui sont tous d’ailleurs d’illustres (!) inconnus dans le milieu et des grimpeurs de niveau modeste. Ils sont juste destinés à sceller une amitié à travers le temps et de laisser un souvenir à leurs enfants…Concernant la « boîte aux impressions », elle est peu visible, en toute objectivité. La plupart des cordées ignorant son existence ne la découvrent pas…Rappelons, pour les détracteurs, que le choix d’une boîte n’est pas nouveau ; Jean-Michel Cambon en avait déposé une au sommet de Ranxerox, à la tête d’Aval. Il en existe également une au-sommet de la Walker du Livet…
Pour conclure, il me paraît plus vaniteux de nommer une voie par le nom de l’ouvreur, tel que couloir Whimper…que de coller quelques galets qui n’ont de sens que pour une poignée d’amis ! De tout façon, le temps ou un irascible se chargera de les faire disparaître. Et n’importe qui d’autre qui aurait équipé dans cette Tour aurait récolté la tempête ; car cette Tour était le symbole du terrain d’aventure dans les Calanques. Inexorablement, une ligne aurait vu le jour…car le Devenson n’est plus, depuis de nombreuses années le sanctuaire du terrain d’aventure dans les Calanques. Un autre aurait détruit également ce symbole… destruction d’ailleurs qui soulève le débat de la réduction des espaces vierges, sur la mémoire de l’escalade traditionnelle et sur la définition des termes confus de « terrain d’aventure »…
Bref, « Pour la mémoire de nos enfants… » fut une formidable aventure multiforme que j’ai été très heureux de vivre et partager avec des amis remarquables. Certains choix ne font pas l’unanimité et déclenchent quelquefois les passions ; peu importe, la plupart des échos sont positifs. Et puis, contrairement à ce que pensent certains esprits médisants, je ne suis pas mégalomane. A une période de ma vie, je m’ennuyais fortement et disposait d’une bonne réserve d’énergie que j’ai brûlée dans cette Tour, tout simplement. Cette ligne s’inscrit aussi dans une logique de gratitude, d’altruisme et de curiosité intellectuelle ; comme beaucoup de grimpeurs, j’ai grimpé et donc consommé ; cette ligne m’a permis de comprendre l’énorme effort déployé par les équipeurs, en général bénévoles, et donc d’assouvir ma curiosité et d’avoir un autre regard sur ceux-ci ; et de ressentir le sentiment d’avoir acquitté une sorte de « dette » envers le monde grimpant moderne. Aujourd’hui, je passe à d’autres centres de curiosité !
Samuel
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