Posté en tant qu’invité par Francois:
La veille au soir, j’avais examiné le couloir à la jumelle, depuis le haut de la moraine du glacier Noir. Il paraissait bien blanc, bien enneigé, pas de glace visible. Aussi, avais-je annoncé un peu imprudemment: « C’est tout en neige, on sera de retour pour l’apéro ». Le projet étant de bâcler l’affaire à la hussarde, bille en tête et naseaux fumants.
Naturellement, vous pensez bien qu’à l’heure de l’apéro, on était entrain de se faire gonfler les mollets sur de la glace bien raide, bien vive, bien dure et même si fine par endroit qu’on ne pouvait enfoncer les broches, elles butaient sur le rocher sous-jacent. C’était des broches de l’époque, des broches tire-bouchon que ça s’appelait, effectivement assez efficaces comme tire-bouchon - vous voulez vérifier ?-.Bon, rigolez pas, quand on montre ça maintenant, soit tout le monde est mort de rire, soit on nous prend pour des demeurés. Alors donc pas moyen de poser de broches. Que faire, petits malins, dans ces cas là ? Eh bien, on fait un bricolo, c’est à dire qu’on coince des trucs et des machins dans des écailles entre glace et rocher et on prie le ciel que ça tienne et que le copain ne se casse pas la margoulette, le point positif de l’affaire étant que l’on fait très attention, mais vraiment très, très. Vachement sécurisant. Patrick, mon compagnon des grandes courses, examine la chose d’un air méfiant puis franchement inquiet quand vient son tour de passer en tête. Un peu plus haut, la glace s’épaissit à nouveau et le Pat installe deux bonnes grosses broches vissées jusqu’à la garde et reliée par une sangle. L’atmosphère se fait tout à coup plus sereine. Est-ce qu’on a une gueule d’atmosphère ?… Finalement, on est arrivé au sommet tard dans l’après-midi, on y a dormi une demi-heure (oui, la montagne non seulement c’est pointu, mais c’est fatiguant). Il y avait dans l’air comme un parfum de bivouac. Un parfum de bivouac se reconnaît à ce qu’on est à 6 heures du soir au sommet et qu’on évalue pensivement le chemin restant à parcourir pour rejoindre la terre des hommes, en se disant éventuellement qu’est-ce que je fous ici ? On est redescendu par la voie normale (à déconseiller formellement ! bon équilibre nerveux absolument indispensable. En somme, il faut traverser toute la face, pratiquement horizontalement, sur des bandes de neige raides et pourries, faisant tremplin sur les grands escarpements du versant sud. La corde est purement décorative. Il est plus malin de descendre par l’arête sud et la brèche de Sialouze, mais alors, nous ne le savions pas). On a atterri au col du Pelvoux sous une préparation d’artillerie en règle, père gardez-vous à droite, père gardez-vous à gauche. On a récupéré les morceaux du rappel haché menu par les caillasses mais c’était pas grave vu que c’était une corde du caf, et à minuit, on était de retour à Ailefroide à la lueur d’une frontale flageolante, d’où il a fallu remonter à Cézanne. Entre minuit et deux heures du matin, la route d’Ailefroide à Cézanne n’est pas très passante, c’est le moins qu’on puisse dire, et nous avions très, très sommeil. Ce qui explique que, avachis et somnolents dans le fossé, nous avons laissé passer les rares voitures susceptibles de nous conduire au Pré de madame Carle. Finalement, un type nous a pris, je ne sais pas ce qu’il traficotait là à cette heure et de toute façon, on s’en foutait, on était trop fatigué pour poser des questions. On a retrouvé la voiture où deux gars étaient entrain de saucissonner sur le capot. On s’en foutait aussi vu qu’on avait trop sommeil pour faire des remarques.
Et c’est à trois heures du matin que nous avons rejoint la maisonnée en pleine révolution, qui avait déjà actionné le ban et l’arrière-ban, mais le CRS de service, qui en avait vu d’autres - sûr que le couloir était en glace, rappelez moi demain à 7 heures s’ils ne sont pas rentrés- avait plus ou moins rassuré les familles.
Moralité:
Abstenez-vous d’indiquer une heure de retour, ou alors restez dans le flou le plus artistique.
Remarque:
Se souvenir que la première de ce couloir a été faite en 1925: chaussures à clous, corde en chanvre, piolet en ferraille, crampons à 10 pointes - pas question de pointes avants- et, bien sûr, pas question non plus de broches à glace, les relais se faisaient au moral, ni de mousquetons. Quoique je ne suis même pas sûr qu’ils aient eu des crampons. Faudra que je vérifie dans mes livres.(Pour les ignares, pour ceux qui ne le savent pas et qui devraient le savoir, rappelons que la broche à glace fut inventée l’année précédente, en 1924 donc, par Willo Welzenbach qui l’utilisa pour la première fois le 15 juillet 1924 lors de la première de la face N du Gross Wiesbachhorn, à vos souhaits ! (où diable est-ce que ça perche, ce truc-là?). En outre, toujours pour les analphabètes de l’alpinisme, les incultes, les ignorants et ceux qui l’auraient oublié, je rappelle que Willo Welzenbach fut également l’inventeur de l’échelle des degrés de difficulté en escalade échelle qui, comme chacun sait, fut promise à un bel avenir et subit les avatars nécessaires propres à flatter les ego surdimensionnés. Welzenbach fut un des meilleurs alpinistes de sa génération et nous lui devons, entre autre, la première ascension de la magnifique face N de la Dent d’Herens, dans le Valais, ainsi qu’une très zextraordinaire aventure à la face N des Grands Charmoz, dans le massif du Mont-Blanc.)
Bon ben voilà, hein. Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise de plus ? Ah ouais, au fait, un de ces jours, j’vous raconterai les pyrénées…ou alors le col de la Temple ? J’sais pas trop, j’vais voir…

