Posté en tant qu’invité par Francois:
Si l’histoire de l’alpinisme ne vous intéresse pas, inutile de lire plus loin, passez tout de suite à des lectures plus conformes à vos goûts.
Henri Brulle (à ne pas confondre avec Etienne Bruhl)
Clerc de notaire dans l’étude familiale, Brulle disposait de beaucoup de temps libre qu’il consacra essentiellement (mais pas seulement) à l’exploration des Pyrénées et à l’ouverture de voies nouvelles. Il a ainsi fait 88 premières, la plupart du temps avec son guide attitré, Célestin Passet, de Gavarnie.
- Henri Brulle a 29 ans et déjà une bonne carrière alpine et pyrénéenne derrière lui. Il arrive à la Bérarde, avec son camarade Bazillac, où il s’assure le concours du père Gaspard et de son fils Maximin pour tenter l’ascension de la Meije. Il a en outre dans ses bagages son guide habituel, Célestin Passet.
Toujours modeste, Brulle fait cette remarque :
« Il serait inutile de raconter cette ascension, copiée sur un itinéraire déjà parcouru quatre fois, si elle ne présentait une particularité importante, c’est d’avoir été effectuée toute entière en un seul jour. A l’avenir, Gaspard ne veut pas faire autrement… »
Brulle est trop modeste. Certes, en 1879, Gardiner et les Pilkington l’avaient parcourue, cette Meije, sans guide mais c’est tout de même pour l’époque une performance remarquable. Partis du Chatelleret à 3h30, ils arrivent au sommet à 13h30 et retour au Chatelleret à 22h30. C’était des sacrés marcheurs, ces anciens. Il est vrai qu’alors, on ne pouvait faire autrement.
Nécessité fait loi.
Qu’en a-t-il pensé, Henri Brulle, de cette Meije qu’il venait de gravir ?
« La Meije mérite sa renommée. Mais si pénible, si difficile que soit son ascension, surtout à cause de sa durée sans trêve ni repos, il faut reconnaître que c’est une ennemie loyale : peu ou point de pierre qui roulent sur la tête ou glissent traîtreusement sous le pied, point de saillies perfides qui cèdent sous la main, point de dangers cachés ou imprévus. Aussi, me faisant l’avocat de la Meije, me hasarderais-je à émettre le vœu qu’elle reste toujours telle que l’a faite la nature. Ne faut-il pas laisser quelques efforts à faire aux alpinistes de l’avenir ? »
Deux ans plus tard, en 1885, Brulle fait les Drus. En fait, comme chacun sait, il y a deux Drus : le grand et le petit. A l’époque on disait : le Dru d’Argentière et le Dru de Chamonix, moins élevé mais plus difficile. Son objectif était le Dru de Chamonix, gravi par Jean Charlet (Charlet-Straton) et répété deux fois depuis (par MM. Hartley et Van Rensslaer).
Pour la somme de deux cents francs, ils engagent le guide François Simond. Participent à cette ascension Brulle et son ami de Champeaux, les guides François Simond, Pierre Gaspard et son fils Maximin, et enfin un certain Bodier (je dis bien « Bodier » et pas « Bobier ») dont l’histoire n’a retenu que le nom.
François Simond n’est pas le premier venu. Il réussira plusieurs premières importantes dans le groupe Charmoz-Grépon avec Henri Dunod.
Il y eut plusieurs tentatives, avortées pour diverses raisons.
Le dimanche 2 août 1885, le temps n’est pas beau et à 11 heures du soir, Brulle et ses compagnons prennent tristement le thé sur la terrasse de leur hôtel car ils doivent bientôt quitter Chamonix.
A 11heures et quelques minutes, une étoile brille dans le ciel, le vent tourne.
A 11h20, ils partent pour le Montanvert* où ils arrivent à 1 heure du matin, perdent 50 minutes pour des histoires de provisions, traversent au galop la mer de glace à la lueur de la lune, gravissent à toute vapeur l’éperon de la Charpoua et à 5 heures, ils abordent le glacier du même nom.
Le glacier de la Charpoua « …n’a guère que 250 mètres de largeur, mais il est horriblement tourmenté et il faut plus d’une heure pour arriver de l’autre côté. Rien n’y manque : murs de glace qu’on descend en biais, collé à la pente, les pieds et les mains accrochés dans les entailles du piolet, séracs qui penchent, sous lesquels on glisse en silence, ponts douteux, gouffres béants et bleus sous la voûte desquels vous fait pénétrer les caprices d’une corniche de glace ».
Brulle, on le constate, avait parfaitement assimilé les canons de la littérature alpine de l’époque !
Ils arrivent à l’Epaule, y cassent la croûte pendant 35 minutes et repartent à 7h45. Afin de réduire le nombre et d’aller plus vite, Maximin et Bodier les attendront là. Ils emportent 100 mètres de corde et, dans la poche, un peu de pain et du chocolat.
Simond est en tête, puis de Champeaux, Gaspard et Brulle ferme la marche. L’encordement
est donc à 25 mètre, ce qui est considérable pour l’époque. Remarquons aussi que, fait rarissime, Gaspard n’est pas en tête! L’équipe gravit couloirs, cheminées et fissures où Gaspard reste coincé deux fois à cause de sa largeur d’épaule et à 11h20, c’est le sommet, 12 heures après avoir quitté l’hôtel.
De Chamonix et du Montanvert, on tire les salves de fusil et les coups de canon traditionnels.
Puis c’est la descente : 6 heures jusqu’à l’Epaule, ou ils récupèrent Maximin et Bodier. Plusieurs rappels seront nécessaires. Les rappels, à ce moment là, consistaient à passer la corde en double derrière un becquet et à descendre à la force du poignet. Gymnastique casse-figure qui faillit coûter la vie, entre autre, à Emile Javelle, lors de la descente du Caïman dont il venait de faire la première avec Jean Ravanel et Léon Tournier.
A l’Epaule, il neige ; sur le promontoire de la Charpoua, une avalanche a tout balayé. Chacun descend à son rythme, à 22h30, ils se retrouvent au Montanvert et à minuit cinquante, 24h30 après l’avoir quitté, ils retrouvent leur hôtel.
En leur honneur, l’hôtel offre un feu d’artifice et organise un bal.
Bonne journée… et belle époque !
Au sujet du Dru, Brulle dira : « C’est sans contredit fort raide, mais le roc est si bon qu’on n’éprouve pas la moindre inquiétude. Est-ce plus effrayant que la Meije ? Je ne le crois pas. »
Matériel utilisé pour cette course : 100 mètres de corde en chanvre pour quatre. Voilà qui donne à réfléchir…
- L’orthographe utilisée est celle en usage à l’époque.
A suivre…