Un peu d'histoire

Posté en tant qu’invité par Francois:

Suite et fin…

Puis vint la guerre, la Grande Guerre, celle de 1914. Le 31 mars 1918, il perd son fils Roger, officier dans un régiment de cuirassiers, à Rémicourt, dans les Vosges. Accablé de chagrin, il raccroche son piolet.

« Quinze années passèrent et il semblait que ce fût fini pour moi de la montagne. Mais allez donc rompre avec la montagne quand vous l’avez aimée : elle vous tient. Le feu couve sous la cendre et tout à coup, c’est une flambée. Un beau jour, je n’y tins plus, et d’autant plus ambitieux que j’avais été privé plus longtemps, je partis pour Chamonix. »

Pourquoi Chamonix, alors que les Pyrénées, où il a fait la majeur partie de sa carrière « alpine », sont à sa porte (Il habite Libourne)? Parce que le souvenir de son compagnon de ses dernières courses, avant la guerre, son fils Roger, y est encore trop présent.

On est en 1929 et Brulle a alors 75 ans.

Il s’attaque au Grépon, mais malgré ses attraits acrobatiques, il trouve que le Grépon « manque d’envergure ».
A 75 ans ! On croit rêver…
Il fait une tentative au Mt Blanc stoppée par le mauvais temps et se gèle les doigts de la main gauche. Les doigts sont noirs, mais il s’en remettra. Quelques jours plus tard, il repart avec Etienne Payot et son frère. Cette fois, ils vont jusqu’au col du Dôme d’où ils sont chassés par la tempête. Il se gèle les joues.
L’année suivante, en 1930, il récidive. Personne au refuge du Goûter ( !). A Vallot, plein d’italiens qui se comportent comme en terrain conquis. A la Tournette, c’est « l’âne ». A nouveau demi-tour. Un orteil écrasé par une courroie de crampons « car, pour faire plaisir à mes guides, j’avais consenti à m’affubler de ces ustensiles absolument superflus au Mt Blanc. » Les alpinistes portaient alors des chaussures cloutées, ailes de mouches ou Tricouni, qui, dans certaines conditions, permettaient de tenir sur la glace.
Nouvelles tentatives en 1931. Quatre. Toutes arrêtées par la neige dès le bas du grand couloir du Goûter.
L’année 1932 le retrouve à St Gervais. Il va sur ses 80 ans. Et il fait remarquer non sans humour (noir ?) que s’il veut faire le Mt Blanc, il n’est pas trop prudent de compter sur l’avenir…
Cette fois-ci, c’est la bonne. Avec ses guides Chapelland et Orset, il quitte le Goûter à 6h30, à 9h15 ils sont à Vallot qui, dit-il « justifierait presque le nom de : « the highest pigsty in Europe », que lui donne un anglais » et à 11h45, c’est le sommet du Mt Blanc, avec un horaire, dit-il « pas si ridicule ». On le croit volontiers.

Le sommet du Mt Blanc…

Je m’efface derrière Henri Brulle et lui laisse la parole pour un texte que j’aime beaucoup :

« J’arrivais dans un état physique parfait, rien n’altérait la joie de cet instant si ardemment désiré et poursuivi. J’ai trente ans de moins, dis-je à mes guides, en posant le pied sur la dernière neige. C’était vrai, et c’est encore vrai au moment où j’écris ces lignes. Je me sentais d’autant plus heureux que ma victoire avait été plus chèrement achetée, et je m’étonnais qu’elle fût si facile. Mais je n’en avais point d’orgueil, ma force est un don de Dieu. La température était douce, le ciel absolument pur jusqu’au dernier horizon, et je revoyais presque toutes les grandes cimes que j’avais gravies dans un lointain passé. Pour trouver un panorama aussi impressionnant et aussi suggestif, dit M. Freshfield, il faut aller au Caucase ou au Sikkim.
Après vingt minutes d’enchantement, je descendis, non point avec le chagrin d’un adieu définitif, mais en sentant naître en moi de nouveau espoirs. Quarante cinq minutes de la cime à Vallot, une heure trente minutes de Vallot au Goûter, où j’avais envisagé de m’arrêter en cas de fatigue, mais, comme au dire de mes guides, j’étais encore frais, je poursuivis jusqu’à Tête Rousse où je devais trouver plus de confort.
Je me sentais un peu somnolent, je l’avoue, au cours de cette descente que je n’aime guère, mais sitôt arrivé sur la neige, mon entrain se réveilla, et je me surpris à faire avec mes guides, riez si vous voulez d’un vieillard impénitent, des projets audacieux pour la saison prochaine. J’avais rencontré vraiment, sur le Mt Blanc, la Fontaine de Jouvence. »

Ce texte se suffit à lui-même et tout commentaire serait superflu.

Et qu’advint-il de ce diable d’homme ?
Il a maintenant 82 ans. On est en 1936. Mais l’âge ne fait rien à l’affaire et il repart pour le Mt Blanc. Le Goûter… le Dôme…. Vallot… l’arête des Bosses… mais cette fois, l’âge est bien là. Il a trop présumé de ses forces et il doit abandonner sur l’arête des Bosses. De retour à Chamonix, il est hospitalisé et il meurt des suites de cette tentative.
C’est ainsi que disparaît une des personnalités les plus attachantes du pyrénéisme.

[%sig%]

Posté en tant qu’invité par DaF:

Très belle histoire merci !

La vieillesse commence quand les regrets remplacent les rêves…

[%sig%]

Posté en tant qu’invité par Tintin:

Francois a écrit:

Pourquoi Chamonix, alors que les Pyrénées, où il a fait la
majeur partie de sa carrière « alpine », sont à sa porte (Il
habite Libourne)?

Que j’eusse aimé dans ma jeunesse que Libourne soit à la porte des pyrénées… Enfin…

Merci en tous cas pour nous faire revivre les histoires de ce Blodig des Pyrénées