Tribune de Blaise Agresti et Erik Decamp

Si l’image ne sort pas :

ou "La communauté montagnarde meurt de ses silences..." 

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Article effectivement intéressant. Je pense qu’il y aura, pour ceux qui cherche à s’affronter au limites de la performance, un pulsion inévitable vers la prise de risque.

Par contre, parmi les 30 morts en France (ou parmi les plus de 100 dans les Alpes), combien étaient des gens expérimentés qui étaient en train de prendre des gros risques en pleine connaissance de cause ? Combien ignoraient les risques ? Et combien étaient en train de faire quelque chose que la plupart entre nous aurait pu s’imaginer le faire ?

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Prend on vraiment de gros risques « en pleine connaissance de cause » ?
Je crains que l’habitude et la confiance n’agissent comme des effaceurs de risques : on ne crains plus la chute, les crevasses, les corniches - alors qu’en théorie on connait parfaitement le risque.
Bérault est passé à travers une corniche. Je n’ai aucun doute qu’il connaissait parfaitement ce risque. Je pense aussi que les avalanches tuent plus d’expérimentés que de débutants : ils connaissent le risque, et pensent le maitriser…

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Le syndrome de l’expert est bien réelle. Et surtout lorsqu’il s’agit des avalanches, car ce n’est pas un risque où on peut apprendre de ses erreurs, car déjà la première erreur peut te tuer.

Néanmoins je pense que parmi les gens de haut niveau, il y en a qui pratiquent en connaissance de cause. Je pense que ça se voit dans le gens qui déplacent le curseur de risque vers le bas une fois mariés, ou devenus parents, ou simplement avec l’âge. Ce n’est pas la connaissance des risques qui change, mais le calcul derrière. Avant, ça valait le coup d’engager à fond pour réaliser des performances, ensuite ça ne le vaut plus car il y a d’autres priorités.

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Oui mais c’est même plus compliqué que ça : pour l’instant on ne peut que tenter de réduire les risques en fonction de paramètres parfois simples et évidents mais aussi parfois piégeux et difficilement ou impossible à identifier.
La seule règle qui permet de se prémunir presque totalement des avalanches (hors avalanches de fonte) c’est de s’abstenir d’aller dans et sous des pentes à plus de 30°…
Quand c’est plus on accepte une forme de risque qu’on peut doser mais ne pas éliminer.

C’est un peu la limite de cette tribune qui, je trouve, ne fait pas la part des choses entre les accidents liés à des pratiques « extrêmes » et les accidents qui arrivent lors de sorties classiques où on a pris les mesures habituelles (qui n’ont pas suffit)
Je pense par exemple à l’avalanche d’Armancette en avril 2023 qui a fait 6 morts dont deux guides, sur une sortie qui est ultra-classique avec un niveau de risque habituel.

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C’est un peu la distinction que je voulais faire, mais avec « pratique extreme » divisé dans la catégorie « pratique extrême assumé » et « pratique extrême non-assumé ». Mais encore, où placer le curseur entre « extrême » et « habituel » : pour certains, le simple fait de skier dans une domaine non-sécurisé (« hors piste ») et sur glacier constitue déjà une pratique extrême engendrant une prise de risque inacceptable.

Mouais, c’est ton avis, mais c’est typique d’un état d’esprit qui permet de prendre trop de risques sans s’en rendre compte.
Pour toi, et pour beaucoup de skieurs, cette pente n’était pas dangereuse ce jour là (risque inférieure à ton risque acceptable) et s’il y a un accident c’est la fatalité (imprévisible). C’est une classique à cette période, il fait beau donc on peut tenter, et si sur place on voit des signes que c’est dangereux, on renoncera.
Alors que pour moi, juste en regardant la météo les jours précédents et le BERA la veille, c’était clair que le risque dans cette pente, qui a une configuration typique de nid à plaque, à 3500 m, était au-delà de mon risque acceptable et qu’il fallait plus d’infos pour éventuellement réduire le risque (ou au contraire l’augmenter : plus on a d’infos, plus le risque s’approche de 0% ou de 100%). On peut la tenter et voir sur place si des signes permettent de diminuer le risque. Mais il faut aussi évaluer le risque que sur place on n’obtienne pas d’infos suffisantes pour réduire suffisamment le risque d’avalanche, pour évaluer le risque de but (donc remonter au sommet si on a commencé à descendre, puis descendre par l’itinéraire de montée).

La différence de conclusion entre toi et moi (on tente ou pas cet itinéraire, puis sur place on descend effectivement ou non dans cette pente), est due à plusieurs choses :

  • différence de l’évaluation du risque
  • différence de la valeur du risque acceptable

Pour caricaturer :

  • Dans mon cas, tant que je n’arrive pas à prouver que le risque est < qq ppm, je n’y vais pas.
  • Pour d’autres, souvent inconsciemment, tant qu’ils n’arrivent pas à prouver que le risque est > 90% (voire 99%), ils tentent le coup, sur un malentendu ça peut passer. Et parfois, il n’y a pas de malentendu…
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On est d’accord qu’on se concentre ici sur le seul risque prévisible (c’est-à-dire hors risque objectif défini comme raisonnablement indétectable par un pratiquant formé et averti), soit le domaine de l’erreur technique.

L’effet Dunning-Kruger (Effet Dunning-Kruger — Wikipédia) montre qu’il y a deux moments de la vie sportive où les risques pris sont majeurs : le tout début de la pratique, où peut exister un biais de sur-confiance par ignorance des risques. Il y a ensuite « la vallée de l’humilité », point le plus bas de la courbe de risque où, après avoir pris conscience de l’étendue de ce qu’on ne maîtrise pas, on devient hyper-attentif.

Il y a enfin un second plateau haut, assez peu évoqué, où l’habitude est telle d’une pratique sans incident majeur qu’on a une forme de biais du survivant : notre mémoire a tendance à effacer ou distancier les expériences négatives des autres et à se focaliser sur les réussites et les exploits. Ce biais du survivant fait qu’on retrouve un niveau de confiance tel qu’il peut, au fil des sorties, générer une plus grande prise de risque, en négligeant des techniques de sécurité que dans la phase d’apprentissage, au sortir de la vallée de l’humilité, on exécutait consciencieusement.

Par exemple, dans ton dernier retour (tu as eu une sacrée veine…) concernant ta chute en crevasse, ce biais de confiance a fait que tu t’es certainement dit (à la faveur de la fatigue qui donne souvent la flemme de…) que sans remettre les peaux et les skis, sans sortir la corde, « ça allait le faire ».

Je ne sais pas si c’est le cas aujourd’hui dans les formations fédérales ou professionnelles, mais travailler sur les aspects psychologiques de la pratique et les risques liés aux biais cognitifs, y compris aux niveaux élevés de compétence et d’expertise, serait utile.

Armand Charlet, qui pensait sans doute à lui-même :slightly_smiling_face:, avait coutume de dire qu’un « bon alpiniste est un vieil alpiniste ». Après la disparition de Berhault, Marc Batard avait pour sa part développé l’idée que « l’habitude tue ». C’est un réel problème.

Tu vois, cet été, j’ai tiqué en arrivant à un relais où l’anneau sur le béquet était une simple cordelette nylon de 5 mm (j’ai pas vérifié si c’était de l’aramide). Mon guide me dit : « Nan, il n’y a aucun souci, ça tient 400 kg, ce truc ! ». Ben je ne cacherai pas que j’aurais bien rajouté un ficelou ou une sangle en plus, si ça n’avait tenu qu’à moi.

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Tribune et discussion très intéressantes notamment le dernier message de @Walkyrie ! merci :+1:
Il est évident qu’il faut continuer, tout au long d’une vie de pratiquant de la montagne, à se questionner sur les aspects psychologiques, aller vraiment creuser les ressorts de nos prises de décision…
On a tous des moments de doute, des nœuds décisionnels, qui peuvent nous faire froid dans le dos lorsqu’on y réfléchit vraiment, a posteriori. A ne pas ranger sous le tapis (la base Serac est d’ailleurs là pour ça !)
Cette tribune essaie de remuer un peu ces « habitudes qui tuent » (pour paraphraser Marc Batard, cité par Walkyrie). Merci @chirvette pour ce relais d’info !

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Sans remettre en question ce qui est dit, je rajouterai simplement que cet article, même si ce n’est pas dit clairement au début, correspond à une situation particulière depuis quelques années à la Vallée de Chamonix. Nous sommes confrontés dans cette vallée à une catégorie de pratiquants, jeunes et moins jeunes, qui pensent être invulnérables. Résultat c’est une hécatombe, chez les jeunes plus particulièrement.
Désolé de ne pas mieux expliciter ce phénomème comme dans la tribune mentionnée, je le résumerai simplement par : « Qu’une chose compte, être le premier, engager la viande, ramener des images, et en mettre plein la vue à ceux qui les suivent sur les réseaux sociaux ». Alors l’acceptation du risque et la prévention ce n’est pas leur problème, c’est réservé aux inférieurs. Le problème c’est qu’ils sont encouragés dans leur pratique suicidaire par des images toujours plus spectaculaires émanant des médias. C2C s’en fait souvent l’écho aussi.

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+1, j’ai vu pas mal d’exemples de raccourcis de la part des guides ou le rapport benefit risque et très questionnable. Cet exemple se distingue du ski car ajouter une sangle de plus ne coûte quasiment rien, ou, inversement dit, ne pas ajouter une sangle n’ajoute aucun benefit au pratiquant. C’est d’ailleurs pareil en ce qui concerne mon pépin au Grossvenediger : ça ne m’aurait pas coûté grande chose de remettre les peaux, ne serait ce qu’un regard un peu désapprouvant de mes partenaires qui auraient préférés qu’on parte quelque minutes plus tôt.

Ce qui est piégeux avec les accidents d’avalanche, c’est qu’il n’y a pas de solution miracle qui permet de diminuer le risque sans obliger de revoir ses objectifs à la baisse (y’en a qui pensent que le Airbag peut jouer ce rôle mais c’est faux).

C’est une remarque pertinente.

Cela rejoint ce que dit le CAS ici, à savoir que les réseaux sociaux amènent des pratiquants là où ils n’ont pas leur place.

Du temps des magazines spécialisés, la publication était limitée à quelques pointures, qui avaient des sponsors, un temps et un niveau de pratique professionnels et je dirais même, excellent parmi les bons. Avec les réseaux sociaux, la publication est facile, accessible à tous et potentiellement virale. C’est finalement un phénomène qui relève de la problématique actuelle des réseaux sociaux : ils accroissent la pression à la performance à tous les niveaux de pratique.

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Je n’ai jamais pensé ni écrit que « cette pente n’était pas dangereuse ce jour-là », je dis juste qu’on n’était pas a priori dans des conditions de risque « extrême » au vu du BRA à 2 et que ceux qui font cette course ne sont pas en quête d’exploit alpinistique (pouvant rentrer dans le champ dénoncé par la tribune citée ci-dessus) vu que c’est techniquement très abordable et très fréquenté.
Après je n’y étais pas donc je ne sais pas si des signaux permettaient de voir à coup sûr que ça puait ou si au contraire ces signaux restaient invisibles.

Ah mais c’est parce que tu est les Chuck Norris de la nivologie :slight_smile:

Perso mes connaissances sont trop limitées pour « prouver » quoi que ce soit, je constate par ailleurs que le BRA qui est la base d’une préparation de course, est très loin d’être fiable et précis (notamment parce qu’il couvre des secteurs très grands contenant potentiellement des zones très hétérogènes), en tous cas pas assez pour avoir des certitudes.
Et je constate que de nombreux experts depuis de nombreuses années travaillent pour avoir des preuves et des certitudes en matière d’avalanche. Force est de constater qu’il n’y a pas de consensus (hormis la limite des 30°) et pas de méthode indiscutable pour supprimer le risque. Si c’était le cas les « biais » ou les pièges liés au facteur humain seraient marginaux ou inexistants.

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la première chose à faire pour rompre ce silence (et, partant, pour en mourir moins) est de rendre publics les rapports de causes d’accidents

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Oui mais dès qu’on ose en parler, on se fait jeter.

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Comment peut-on parler des rapports d’expert suite à accident vu qu’ils ne sont jamais disponibles ? (même quand la procédure judiciaire est close)
J’ai du mal à comprendre qu’on arrive pas à organiser les choses pour qu’ils soient accessibles.

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Oui, et quand on demande des détails on se fait traiter de voyeur … :roll_eyes:

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Si tu demandes les détails au moment de l’annonce de l’accident il te sera rappelé les règles du forum qui séparent l’annonce d’un drame des discussions le concernant. Ça tombe bien à ce moment là le rapport d’accident n’existe pas et les données fiables disponibles non plus.

Rien n’empêche de revenir sur un accident après que l’émotion soit retombée, encore faut il pouvoir le faire sur des bases factuelles, ce qui est effectivement délicat en l’absence de publication des rapports d’accidents.

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Pour un accident mortel, nous avons à notre disposition au moins 100 accidents sans décès, dont nous pouvons tirer tout autant d’expériences.
L’absence de décès est souvent lié à la simple chance - et souvent les acteurs se refusent à le voir, « mais non, c’est rien, on a géré ».
Un simple retard peut tourner au drame si la météo tourne + vite que prévue, essaye-t-on d’analyser le pourquoi de tous nos retards ? (ben quoi, on a juste 2h de retard, mais « il n’est rien arrivé »)
Une chute peut aboutir à la mort, elle aboutit souvent à de simples blessures, analyse-t-on bien toutes les causes (techniques et humaines) de toutes les chutes ? (Tu vas pas en faire un drame, c’est juste une égratignure)

Je suis partisan de ne pas chercher à analyser les accidents avec décès, mais à travailler tout le reste, notamment qd des expérimentés ont des incidents, même mineurs.

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Moi je suis partisan de m’informer sur tous les accidents ou presque-accidents.
Je n’ai pas parlé des accidents avec ou sans décès, je parle des rapports d’expertise suite à accident.
Ce qui est intéressant dans ce cas c’est qu’un expert aura pris le temps de chercher les causes afin d’éclairer la procédure judiciaire. C’est particulièrement vrai des accidents d’avalanche où un amateur qui fera un cr de son accident n’aura pas les moyens et les compétences de retourner sur le terrain étudier le départ de l’avalanche, faire des coupes complémentaires et déceler si il y avait des signaux visibles matérialisant le risque.
C’est quand même bien dommage que ce boulot soit fait et qu’on n’ait pas accès aux conclusions, juste parce que la machine administrative et judiciaire n’est pas organisée pour les diffuser (on a plutôt l’impression que c’est l’inverse…)