Posté en tant qu’invité par l’Urbain:
pierre…
Non, rien.
Bonne lecture.
L’ami est un podfokeur.
C’est pas que ça me dérange, notez-le bien. Je suis très, très ouvert.
Dans la voiture, je supporte stoïquement le bruit (des skis sur le toit) et l’odeur (des podfoques).
Un podfokeur, quand même.
Je regarde Schnoux, de biais. L’imbécile conduit béatement sa magnifique Renault-Cinq rouge (avec une porte verte, mais sans la clé automatique qui clignote en chantant la marseillaise), semblant ne s’apercevoir de rien.
« Regardes les cascades ! Tu veux un bout de mandarine ? »
Un podfokeur, franchement. Et pourquoi pas un noir ?
En sortant de la caisse pourrie, le soleil tape déjà dur.
Pour ceusses qui connaissent pas, ce qui nous attends, c’est : du plat sur, heu, longtemps de kilomêtres, une petite montée de, heu, à la louche 200m, et après, hop, on arrive.
Promenade de santé.
En mettant mon sac, je manque de me démettre une épaule.
Le sac de l’ami (on va l’appeller comme ça, ou comme vous voulez d’autre, n’importe comment, je ne me souviens pas de son prénom; tiens, on a qu’à l’appeler pierre, sans majuscule; si ça se peut, c’est lui) pèse 300g à tout casser. Et y’a les pompes de skis dedans, monsieur monte en basket. Sur le sac, il y a un truc spécial pour accrocher les skis.
Les podfokeurs, y s’la jouent.
Feraient moins les malins, poursuivis par les guêpes.
Le plat est long, pfffiou.
En plus, il fait chaud. Je nage dans mes pompes, et à chaque pas, les raquettes font shplok sur le sac, et ça m’énerve.
shplok
shplok
shplok
Vous allez voir, ça va vous énerver aussi, y’a pas de raison.
En plus, avec la chaleur et le poids du sac, je respire fort, ça fait du bruit aussi.
shplok
hhhhhhhhhhh
shplok
fffffffff
shplok
hhhhhhhhhhh
shplok
fff
shplok
fff - hhhhhhhhhhh
shplok
hhh - ffffffffffffffffffffff
C’est chiant, hein ?
Bon.
Maintenant, imaginez le pierre devant, qui dandine son petit c…râne (ouf), le nez au vent.
On l’entend pas respirer, ses skis ne font pas shplok, ni toc, ni rien du tout, et toute les 5 minutes, il se retourne pour vérifier que je ne suis pas tombé dans les pommes.
Faut avouer que, le plat s’éternisant, on a pas pris le moindre centimètre de dénivelé que ma peau satin a déjà viré au rouge cramoisi. Les grosses bouffes et les bons petits rouges s’échappent par tous les pores. Ça commence à sentir le fénec pas frais. J’ai envie de faire pipi.
C’est dans cette saine ambiance d’apocalypse naissant que nous sortons du plat.
pierre (non, même en début de phrase, pas de majuscule : c’est un nom propre) et Schnoux, n’écoutant que leur courage, attaquent aussitôt la montée, d’un pas souple et alerte.
N’écoutant que mon indisposition, je m’insurge :
« Tudieu, le relief nous offre un excellent motif à de courtes mais néanmoins indispensables ripailles, ce me semble. Pourquoi ne pas tirer gourdes et musettes ? »
« OK. Tu nous rejoins au refuge ? »
-------------------------------------- Annexe 3 : des largesses scénaristiques dans les récits de montagne « authentiques » -----------------------------------
J’avoue, parfois, je me sens un peu coupable.
Mais là, franchement, si je raconte la vérité vraie, ça va être chiant.
N’importe comment, la vérité vraie, je ne m’en souviens pas.
Par exemple, le podfokeur, là, on a l’impression que je lui en veux.
Mais pas du tout !
En fait, dans mes souvenirs, là où il devrait y avoir sa trombine, son prénom, et quelques-uns de ses traits d’esprits, y’a juste une mention.
Il était là, il a fait la trace, c’est tout.
Ami podfokeur, si tu lis ce texte, sâche que ta discretion t’honore.
Et permet-moi d’utiliser cette coquille vide pour déverser mon fiel.
Ainsi soit-il.
Bon.
Sympa les gars.
La solidarité montagnarde, tout ça.
Quand vous serez dans la crevasse, si je vous dis « bon, on se rejoint au refuge », vous étonnez pas.
Rapidement, pour ne pas être distancé par le peloton, j’accomplis le rituel dit « des grosses chaleurs » : une lampée, un petit pipi, une lampée, essorage de T-shirt, une lampée, installation du T-shirt sur le sac (s’agirait de l’aérer un maximum avant le refuge)., une lampée, c’est bon, on peut repartir.
Malgré l’extrême célérité de la manip’, mes compagnons sont déjà loin.
A quelque chose malheur est bon : je pourrais toujours dire que j’ai fait l’approche en solo hivernal. Ça va pécho grave au bistrot du quartier.
Revigoré par cette saine perspective, je m’élance gracieusement dans la pente.
shplok-shplok-shplok-shplok-shplok…
Faudra penser à trouver un autre système pour fixer les raquettes sur le sac.
Refuge de l’Alpe de Villar d’Arêne, 2077m.
Sa salle à manger spacieuse, sa vue sur la calotte des Agneaux.
Son avantageux tarif étudiant hors-gardiennage.
Schnoux, qui a dû faire un stage de survie au pôle sud ou dans le coin, profite des dernières chaleurs solaires pour faire fondre la neige des nouilles.
pierre vérifie son matériel.
Je réfléchis intensément à l’excuse qui me permettra de déclarer forfait sans passer pour un pleutre.
La nuit promettant d’être courte, nous nous couchons avec les poules.
Schnoux s’endort aussitôt.
pierre vérifie la dureté du matelat.
Je me ronge les ongles en implorant tous les dieux de nous apporter une bonne vieille tempête pour le lendemain.
Le ciel est étoilé, l’isotherme 0°C se casse la gueule.
Les dieux ne sont pas dupes.
Bon, et à part ça, je vous préviens que je n’ai même pas commencé le dernier chapitre.
J’espère que vous n’êtes pas pressé.
Vous voulez un quartier de mandarine, pour patienter ?