La montagne c'est rigolo [livre]

Montagnard-e-s ou passant-e-s, à l’heure de la déliquescence de nos hauteurs il ne faut plus se mentir, la montagne ce n’est plus pointu (je laisse la référence aux connivents, je ne suis pas formateur). C’est ce titre phare d’un ancien pionnier, qui en a chapeauté plusieurs d’entre vous, qui m’a donné l’envie d’écrire: « La montagne c’est rigolo ». Car au moins il nous restera ça lorsqu’elle aura fondu, et aussi parce que les trois-cent-quarante-deux récits de péripéties effrayantes présentant le montagnard comme un héros revenus de huit-mille-huit-cent quarante-sept périls et lu ainsi comme un risque-tout pathologique a vécu lui aussi; finis les concours de « c’est qui qu’a la plus grosse? ».

J’avais donc envie depuis des années, en nombre suffisant pour que mes pitons rouillent, de proposer à la lecture un livre de non-héros, de non-grosse-qué(s)quette, de non-publiable donc; mais un livre qui sent bon le « comme il y en a des milliers dans le monde », le « tiens moi aussi j’l’ai fait ça! », qui présente la montagne comme un milieu naturel tout simplement encore là, qui ouvre les bras à tout un chacun qui veut vivre, dans la multitude d’acceptions de ce mot.

Comme en plus de mes pitons mes genoux font aussi des bruits bizarres, cela m’a laissé le temps de distiller mon chemin dans la montagne et de vous le partager. Si vous en êtes, merci à la communauté de m’ouvrir ses pages encore blanches pour que je les noircisse (Candau).

Pour fignoler le « comme beaucoup d’autres », j’ai évidemment changé les prénoms tout au long du livre. Je sais que certains penseront reconnaître Machine à Lavey ou Truc en vallée, et cela me fera sourire l’objectif. Pour autant ce n’est pas un roman mais une biographie, même si je n’ai jamais grimpé à Ceüse, ni ne connais Berlin.

Vous pouvez commentez bien sûr, vous taire évidemment.

Ça commence au prochain message.

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Introduction :

Les alpinistes sont des tarés, tout le monde le sait. Eux seuls pensent que ça ne se voit pas. Pourtant il n’y a qu’à regarder l’immense majorité de leur littérature: drame par ci et morts par là, que l’on saupoudre de gelures et de chutes abominables. Quelle personne sensée voudrait s’engager dans un tel projet de vie? Pourtant ces figures fascinent le lecteur assis bien au chaud dans son fauteuil, tout comme le voyou attire. La société aime ses fous et ses marginaux parce qu’ils questionnent, parce qu’ils montrent d’autres chemins, mais aussi parce qu’il y a en eux une force de vie qui éblouit. En général ils possèdent un sens aigu de la vie, un sel puissant, une volonté de se sentir vivant, une énergie immense que notre vie quotidienne, notre éducation et notre culture étouffent. En lisant les récits de ces personnages qui vivent, le public s’offre le vent des steppes, le présent qui pique, et goûte ainsi ce qu’il s’astreint à ne pas vivre dans son quotidien. On apprend de l’altérité.

Si j’ai écrit ce livre c’est pour présenter l’autre face du miroir, et ce n’est pas pour me moquer de ces figures ou pour dénigrer leurs récits, ce sont eux, entres autres, qui m’ont donné envie d’aller en montagne. Ils ont fait rêver l’adolescent que j’étais pendant longtemps, car l’alpiniste des récits c’est le chevalier du roman courtois, c’est un aimant puissant pour les adolescents, en quête de sens, d’aventures, de gloire. On se voit bien partir lance en main, épée au côté, chercher ces trésors. Alors je ne sais pas pour les chevaliers, mais pour les alpinistes, la montagne c’est beaucoup plus marrant que les drames et les gelures. Et c’est ce que j’ai voulu partager dans ce livre au travers des expériences que j’ai vécues ou de celles des copains. En montagne on se marre beaucoup et il faut le dire de temps en temps. C’est pourquoi j’ai très vite arrêté de lire des livres de héros et de drames sur la montagne, j’en avais marre qu’on présente toujours les alpinistes comme des personnages hors du commun, qui finissent inévitablement au fond d’une crevasse ou en bouillie au pied d’une falaise. En montagne aussi on picole, on fume, on se marre, on fait l’amour. Et on ne se prend pas au sérieux; c’est le milieu qui l’est, tout simplement, et la seule différence avec le commun des mortels, c’est qu’on accepte la dureté du milieu, comme on accepte la fragilité et l’éphémérité de la vie dans d’autres cultures ou d’autres temps. Et ça nous rend beaucoup plus heureux de vivre que d’attendre la mort. Car le choix du montagnard ne sera jamais de s’empêcher de vivre par peur de mourir.

Tout au long de ce livre, lorsque vous croiserez un mot ou une expression en gras, vous pourrez vous reporter au glossaire qui se trouve à la fin, ou laisser votre imaginaire se faire plaisir, les mots des montagnards sont souvent fleuris.

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Merci Juanito.
Sais-tu que tu peux quand tu veux mettre la totalité du récit parmi ceux du site ?
C’est ici :
https://www.camptocamp.org/articles?acat=stories

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Excellente initiative, je vais te suivre avec beaucoup d’intérêt …

Salut Juanito,

Les récits de Rozenn ou la Trilogie des Cimes de l’oulipien Olivier Salon me touchant infiniment plus que les Sommet des Dieux et autres récits de survivors en tous genres

je serai très content de lire la suite de tes aventures

A bientôt

bric

Merci pour l’info, ça m’a permis de découvrir de jolies choses :slight_smile:

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Le récit sera assez long, je ne sais pas si vous me suivrez jusqu’au bout, mais puisque vous avez commencé l’aventure avec moi, je vous demande votre avis: à quelle fréquence vous aimeriez lire les épisodes? Quotidiennement j’ai peur de ne pas être suffisamment dispo pour tenir le rythme. Hebdomadairement ça risque d’être trop décousu. Bref, dites moi si vous avez des préférences.

Personnellement cette introduction m’a donné très envie de lire la suite :). Peut-être effectivement un article régulièrement mis à jour est une bonnne idée, encore qu’il faudrait trouver un moyen d’en augmenter la visibilité car ça serait dommage de passer à coté de tes textes. Enfin en ce qui concerne la fréquence, bah je dirai que c’est évidemment comme tu le sens. Faut que ça reste un plaisir de ton coté, nous on s’adaptera !

Le problème est que ce n’est pas d’un accès absolument évident. Il faut tout de même pas mal fouiller.

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La proposition de @csv était de le mettre en entier, une fois terminé.

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Oui j’ai bien noté cette bonne idée. Pour la visibilité c’est sûr que c’est pas facile mais bon tant pis (comme disent les pianos). Peut-être qu’un jour il y aura une rubrique permanente pour les récits/livres en page de garde :slight_smile:
En tous cas merci pour vos messages et votre suivi, ça me donne envie de poursuivre également.

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Bonjour,

Si ton récit est publié petit à petit dans un article, tu dois avoir la possibilité chaque fois que tu fais un ajout de remettre un message dans ce fil, avec un lien vers l’article contenant ta publication.

Bernard

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Tu peux mettre les parties suivantes dans ce fil, je trouve que c’est sympa que tes lecteurs puissent noter leurs réactions aussi.
Pour ceux, comme moi, qui souhaitent ne rien louper, il suffit qu’ils mettent ce fil en « surveiller ».
Pour le rythme, c’est toi qui décides, c’est sympa aussi d’attendre un peu la suite, plutôt que d’avoir un chapitre par jour.
Ça me rappelle le bon temps de skirando.ch (l’ancêtre de camptocamp) où certains nous régalaient d’histoires à épisodes, et chaque message se terminait par "(à suivre…)

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Merci pour vos doux messages. Effectivement, comme dit Catherine je vais publier petit à petit sur ce fil. Comme ça c’est plus facile à suivre pour ceux qui veulent le mettre en « surveiller » et de temps en temps, comme il apparaîtra sur la page de garde d’autres pourront le voir.

Et pour patienter, la page de garde du livre

La montagne c’est rigolo
Une vie de montagnard


Autoportraits au sommet du Nevado Sajama (Bolivie, 2002)

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I - Grenoble - La couveuse

Grenoble est un lieu idéal pour les alpinistes. On y vit comme à 4000 mètres d’altitude toute l’année, ce qui donne un avantage certain à ses habitants lorsqu’ils veulent affronter les cimes les plus élevées de notre planète, là où l’oxygène est rare. Pas besoin d’acclimatation pour les grenoblois, l’oxygène rare c’est leur quotidien. Au fond de leur cuvette saturée de gaz d’échappements, ils forgent très tôt leurs poumons à brasser le plus d’air possible dans l’espoir d’y pêcher quelques molécules salvatrices. Aussi les voit-on souvent sur les montagnes entourant la ville; ils vont chercher de l’air pur, enfin, un peu plus pur. Un peu plus seulement car lorsqu’ils montent sur les hauteurs de la ville, ils aperçoivent, avec la joie de celui qui s’en échappe, une couche orange marron qui enveloppe la ville entière. Ils se disent alors: " qu’est ce qu’on est bien ici, hors de cette crasse ". Ils se sentent ragaillardis et ils montent sur la hauteur suivante… D’où ils s’aperçoivent que là où ils se trouvaient il y a peu, là où ils ont prononcé cette phrase joyeuse, la crasse orange marron est aussi présente! Ils continuent alors à monter, avec cette inquiétude en tête: " mais où s’arrête donc cette couche de pollution? " Et ce n’est qu’aux alentours de 2000 mètres d’altitude qu’ils trouvent la réponse. Ce n’est que là que l’air est plus pur et que leur cerveau, soudain dopé à l’oxygène, se met à fonctionner à plein régime. Pourquoi croyez vous que les écrivains grenoblois disent trouver l’inspiration dans leurs montagnes?

Du coup leur métabolisme doit s’habituer à une gestion fine de cette maigre ressource, et évidemment, tout le monde ne survit pas à ces conditions. Lorsque, comme beaucoup de futurs grenoblois, on arrive dans cette ville à dix-huit ans pour y faire ses études, l’acclimatation n’est pas aisée. On peut parler de choc. Moi qui suis allé vivre à La Paz, en Bolivie, à presque 4000 mètres d’altitude, je peux vous dire que le choc initial est presque identique. Il faut ainsi plusieurs mois pour s’acclimater à Grenoble, comme à 4000 mètres. La différence d’avec l’altitude, c’est que l’acclimatation à Grenoble ne vous donne pas un avantage immédiat ailleurs en basse altitude. Car lorsque vous décidez un jour d’aller vous installer dans un air saturé d’oxygène, votre corps va réagir. Forcément il ne comprend pas! Vous exposer à cette surabondance d’oxygène va vous rendre malade, c’est un fait avéré. Pendant deux semaines vous allez avoir mal à la gorge, tousser, cracher, vous moucher. C’est qu’il faut désintoxiquer vos cellules. Ce n’est qu’après ce processus de nettoyage que votre corps va enfin bénéficier de tout cet entraînement invisible.

J’ai moi aussi connu ce phénomène en débarquant de ma campagne natale à 18 ans. Je me souviens encore de ces mois d’acclimatation où le nez coule, la gorge irrite et où on ne revît que lorsqu’on vient rendre visite à la famille, au pays de l’oxygène, pendant les vacances. Je me souviens aussi de l’achèvement du processus d’acclimatation, lorsque enfin on peut retrouver des muqueuses fonctionnelles. On pense alors avoir fait le plus difficile. Pourtant, lors de ces mêmes vacances à la campagne qu’on attendait avec impatience auparavant, quelques jours suffisent pour que le nez se mette de nouveau à couler, la gorge à irriter, les yeux à rougir. On ne comprend pas tout de suite, on pense que c’est la fatigue des études; c’est vrai que les soirées sont longues lorsqu’on étudie, surtout les jeudis soirs à Grenoble. On se couche tard, on se lève … quand ça va mieux. On se fatigue dans tous ces examens, à tenir ses anti-sèches sur ses genoux, à apprendre par cœur les sujets des années précédentes qui reviennent cycliquement. Mais aussi à suivre ces fous du ski qui vous empêchent d’aller rejoindre les confortables bancs des amphithéâtres sur lesquels vous aimez vous reposer, en vous attendant très tôt le matin, vers 9 heures, pour aller rejoindre une des stations de ski jouxtant la ville. Et pourtant non, ce n’est pas là la raison de votre mal être. Un jour vous le comprenez, ce ne sont pas vos rares sorties en classe qui vous fatiguent, ce n’est pas votre activité sexuelle erratique qui vous surmène, même si vous aimeriez bien, non. Vous êtes intoxiqué à la pollution, voilà le problème. Alors quand vous exposez vos nouveaux poumons de fumeur à leur environnement natal, pur et doux, ils deviennent malades. Je me souviens ainsi de ces retours au bercail, durant lesquels mes parents s’étonnaient de voir mes yeux rougis, mon nez coulant, ma gorge bruyante. La campagne, l’air pur, vous rendent malades! C’est pourquoi, très rapidement, vous espacez vos visites à la famille: pour votre santé tout simplement. Et puis vous découvrez aussi que votre environnement idéal, maintenant que votre corps a muté, c’est au dessus de 2000 mètres d’altitude. Là où la pollution se fait plus discrète mais où l’oxygène est limitée pour ne pas abîmer vos poumons. Alors vos visites en terre natale s’espacent encore plus, car il faut bien que vous preniez soin de votre santé et que vous alliez faire des cures d’oxygénation régulières, très régulières. Trop régulières au goût de votre famille et encore plus pour la personne qui partage votre vie. Vous finissez inévitablement par entendre un jour: " Bon y’en a marre, t’es jamais là! Tu choisis maintenant. La montagne ou moi! ". Alors bien évidemment, tout le monde sait que le plus important dans la vie c’est la santé, hein? On comprend donc pourquoi les alpinistes grenoblois ont du mal à tenir en couple. C’est pas leur faute, c’est celle du climat, de la ville, des gaz d’échappement. Mais il en va de leur santé, de leur vie, d’ailleurs vous pouvez le constatez facilement: ceux qui, face à l’injonction de leur moitié ont choisi la deuxième option, deviennent malades au fil des ans. Ils s’aigrissent, s’affaiblissent.

J’ai eu la chance moi aussi de connaître le salut des cimes pour m’aider à rester en bonne santé dans cette ville, et mon premier couple a connu la première option, je voulais survivre. Et puis il y a eu cette perche tendue par des natifs, ils avaient des gros poumons de grenoblois. Je venais de connaître ma première expérience sexuelle, celle qui allait m’ouvrir la porte des adultes, et qui elle aussi avait de gros poumons. Mais pour les raisons de santé évoquées précédemment, je m’en suis éloigné au fil des ans. À cette époque je commençais à grimpouiller avec le club d’escalade de la fac, et je sentais bien que c’était sur les plus hautes faces du monde que je pourrais le mieux survivre. Je n’étais encore jamais allé en montagne sauf pour randonner avec les parents, tranquillement. Un lac par ci, un pique-nique par là, une sortie annuelle (LA sortie) sur glacier, pour se hisser un peu au dessus du lot. Celle où on se prenait pour des alpinistes hors-pair, en short sur les glaciers parce qu’il faisait chaud l’été, un baudrier fabriqué avec une simple élingue de chantier que mon père récupérait à l’usine, le mousqueton à vis, pièce unique dans la famille, une richesse, et la corde apportée par un ancien, le plus riche et le plus expérimenté, celui qui dans sa jeunesse avait fait les Drus! Avec la sus-dite corde d’ailleurs… Bref, l’icône du groupe; Ah! que de souvenirs de gamin! Mais ça c’était du pipi de chat, la vraie montagne, celle des récits chevaleresques de mon enfance, je n’y avais jamais mis les pieds.

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Je te trouve un peu trop élogieux sur Grenoble. Pour y avoir passé quelque temps si tu fumes la pollution ne t’aide pas à être plus performant en montagne. Ni moins.

Ah ah, forcément, c’est la ville qui a accueilli ma jeunesse! Celle où j’ai découvert la liberté.
Quant à la cigarette que tu mentionnes c’est un sujet intéressant. J’ai toujours en mémoire Nicolas Jaeger, très fort alpiniste mais aussi médecin, qui fumait un paquet de gauloises brunes par jour et qui disait en substance « la cigarette ça renforce les poumons ». Le seul gars connu qui s’est envoyé deux gauloises au sommet de l’Everest. Dans carnets de solitude il explique: « 60 jours, 60 paquets de clopes » à 6700 m d’altitude.
Moi je trouve ça fascinant. Si jamais j’en fume deux le lendemain je sens que mes performances diminuent, mais j’ai amené des fumeurs à plus de 6000 m et ils m’ont parfois épaté. Autre expérience, pendant mes études, un ami qui lui aussi fumait des gauloises brunes (avec filtre, c’était la nouvelle génération :slight_smile: ) nous a mis une pile au test VMA alors qu’il ne faisait aucun sport.
Bref, on ne connaît pas tout.

Et 20 ou 30 ans plus tard, ça donne quoi ?

Là je crois que pour la majorité y’a pas de mystère. Si ça peut augmenter la VMA chez certains, je n’ai jamais entendu dire que ça augmentait la durée de vie en bonne santé…

Pour info, pour ceux qui ne veulent pas chercher les morceaux de textes au milieu des commentaires, j’ai créé un nouvel article dans la catégorie « récit » où vous ne trouverez que le texte, petit à petit.
Merci @csv

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