Posté en tant qu’invité par Serge:
La Grotte des Nains
L’histoire de la révolte d’une poignée de passionnés d’escalade déterminés à sauvegarder un petit espace de liberté au fin fond de la campagne alsacienne.
L’histoire débute à la fin des années 80 , à la limite nord du massif du Jura, de part et d’autre de la frontière franco-suisse. D’un côté c’est le Jura bâlois , de l’autre
le Sungau alsacien. A cette époque, l’escalade était en plein développement. Coté Suisse , tout ce passait bien et on équipait à tour de bras les quarante falaises du
Jura bâlois. Coté français, nous n’avions que 2 falaises potentiellement équipables. Nous avons commencé par équiper la falaise de Wolschwiller. Cela se faisait à la
bonne franquette, sans concertation et sans demande d’autorisation. Quelques riverains n’apprécièrent pas la présence d’ « étrangers » sur le banc communal et le
maire du village , mis devant le fait accompli, découvrit la présence d’un site d’escalade sur sa commune. Les opposants aux grimpeurs s’organisèrent et, avec l’aide
de quelques écologistes locaux bien au fait des textes de loi, trouvèrent le moyen de faire interdire l’escalade sur tout le banc communal. Ainsi, an début des années
90, les grimpeurs naïfs et mal organisés ne purent que prendre acte du fait qu’ils étaient définitivement indésirables à Wolschwiller.
Dix kilomètres plus à l’ouest, se trouve la falaise de la Grotte des Nains (commune de Bouxwiller). Echaudé par notre échec, nous décidâmes de ne plus commettre
les erreurs du passé, ainsi, François Rohn, le président du comité de la FFME 68 de l’époque fit une demande d’autorisation d’équiper le site en bonne et due forme
le 15.06.94.
Le 20.07.94 , monsieur Burtschy, maire de Bouxwiller nous envoya l’extrait du procès-verbal des délibérations du conseil municipal nous autorisant à équiper et
précisant le cadre de notre pratique.
Durant dix ans, nous avons équipé 21 voies et grimpé en toute quiétude à la grotte des nains.
2004 L’histoire se renouvellera-t-elle ?
Le Club Vosgien est une association des randonneurs très ancienne et très connue dans la région. Bien que la moyenne d’âge des membres y soit particulièrement
élevée , le Club Vosgien est un véritable lobby, une institution alsacienne dont une des vocation est le flèchage et l’entretient des nombreux sentiers de randonnée
pédestre de la région.
Début mai 2004, nous tombons des nues. Nous apprenons que Mr Schiro , président de la section locale du Club Vosgien, celle de Ferrette, se plaint des grimpeurs
dans un courrier daté du 22 avril et destiné au nouveau maire de Bouxwiller, Dominique Dirrig. Mr Schiro écrit : « Ma surprise fut grande car sur la falaise qui
surplombe le plateau des Nains, ont été ouvertes plusieurs couloirs ou voies d’escalade, toute la falaise est tapissée de crochets et mousquetons servant à l’escalade
alors qu’il existait déjà plusieurs voies juste autour de l’entrée de la grotte. » Il accuse également les grimpeurs d’évoluer sur une roche friable et de mettre en danger
les promeneurs au pied des voies.
Début aout il alerte les médias locales par courrier. Ainsi on peut lire dans le journal « L’Alsace » et les « Dernières nouvelles d’Alsace » les 3 et 5aout :
La Gorge aux loups et la Grotte des nains, deux noms évocateurs de légendes, mais aussi et surtout un lieu, bien connu des randonneurs, et très apprécié des
grimpeurs. Jusqu’à présent, les adeptes de la marche et ceux de l’escalade avaient réussi à cohabiter en bonne intelligence.
Jean-Louis Schiro : « Au mois de mai, je suis passé sur le sentier balisé qui passe au pied des falaises, et j’ai vu la roche tapissée de crochets et de mousquetons. J’ai
été choqué, car cela dégrade le paysage, et des randonneurs m’en ont déjà fait la réflexion. »
Autre grief du président du Club vosgien de Ferrette, les grimpeurs pratiqueraient leur sport à la Grotte des nains « sans autorisation ». « Nous, dès qu’on veut tracer
le moindre sentier, on doit demander une autorisation communale. Là, il semble qu’ils fassent ce qu’ils veulent, sans aucune consultation », s’indigne-t-il. Afin de
clarifier la situation, la FFME suggère la signature d’une convention stipulant la décharge totale du maire en cas d’accident, et reportant toute la responsabilité sur la
fédération. « Depuis une dizaine d’années, c’est une pratique courante . Nous avons déjà signé de très nombreuses conventions, et souscrit une assurance privée qui
nous couvre. » Le maire de Bouxwiller, Dominique Dirrig, dit ne pas avoir pour l’instant de position arrêtée. « Je veux tout mettre à plat et écouter les arguments de
chacun, avant de trouver la meilleure solution. » Il confie tout de même vouloir « laisser le site en priorité aux randonneurs ».
Le 7 septembre, le maire de Bouxwiller invite toutes les parties à se rencontrer à la mairie de la commune. Je m’y rend avec Isabelle Wack, la président du comité
68 de la FFME.
À chacun, donc, d’exprimer sa position. Celle du Club vosgien n’a pas bougé d’un iota : le site doit être réservé aux randonneurs ou aux grimpeurs, sans cohabitation
possible. « Le 21 mai dernier, à l’unanimité, neuf membres du comité du Club Vosgien de Ferrette se sont déclarés contre l’escalade à la Grotte des nains, et pour
l’enlèvement de la ferraille qui défigure les parois rocheuses », déclare Jean-Louis Schiro survolté par la présence d’un auditoire d’une bonne vingtaine de personnes.
Pour ma part, je n’arrive pas les mains vides et déclare ne pas être insensible aux arguments de M. Schiro, et je suis disposé à faire des concessions importantes
pour m’approcher de son point de vue. Je propose également de remplacer toutes les plaquettes dorées brillantes « Fixe » par des broches scellées gris mats,
quasiment invisibles. J’accepte enfin de geler l’ouverture de nouvelles voies, et même de déséquiper toutes les voies dans le secteur du belvédères, soit les quatre
dernières voies ouverte en 2003 .
Malgré ces propositions, aucun signe de vacillement chez les marcheurs, et encore moins chez la présidente de l’association Paysage d’Alsace, Colette Marchal,
également présidente du Mouvement des Ecologistes Indépendants du Haut-Rhin dont la position radicale est exposée puis envoyée le lendemain aux médias locales
dans une lettre ouverte aux conseillers municipaux de Bouxwiller. « Les randonneurs sont infiniment plus nombreux que les quelques amateurs d’escalade, argumente
Colette Marchal. L’escalade constitue une agression pour le site qui se dégrade depuis quelques années et n’est pas entretenu depuis dix ans et la sécurité des
marcheurs n’est pas assurée. » Dans son empressement à dénigrer les grimpeurs, madame Marchal oubli qu’officiellement c’est le Club Vosgien qui a la charge de
l’entretient des sentiers. Son analyse est réfutée par Joseph Muth, chef de service de l’ONF à Ferrette. : « L’escalade peut s’inscrire parfaitement dans le cadre d’une
gestion durable de l’environnement », affirme-t-il. « Vous rendez-vous compte que vous défendez l’intérêt d’une minorité ? » lance madame Marchal sans scrupule.
En fin de réunion, devant l’intransigeance des opposants aux grimpeurs, le maire propose que nous nous rencontrions ultérieurement, en comité restreint, sur le site
même.
Samedi ,le 6 novembre ,je me rend avec Isabelle Wack à la grotte des nains. Le maire est présent accompagné de quatre conseillés municipaux, quand à Mr Schiro,
il est affublé de six gardes du corps membres du comité du Club Vosgien de Ferrette. Je comprend immédiatement que s’ils sont venus à sept c’est pour se sentir
forts et se donner du courage… Ils n’ont qu’une intention, c’est d’en découdre verbalement et ils ne s’en priveront pas. Entre obscurantisme et xénophobie s’est la
surenchère du coté du Club Vosgien. Pour notre part, nous n’entrons pas dans leur jeux. Après leur départ, nous prenons le temps d’expliquer aux personnes
présentes tous les travaux d’aménagement que les grimpeurs ont déjà effectués suite aux engagements pris oralement en septembre et confirmés par courrier ensuite.
« Nous avons fait deux types de travaux. D’une part, nous avons déséquipé les quatre voies d’escalade sous et à droite du belvédère (là où se trouve le garde-corps
sur la falaise) et nous avons déplacé les voies d’escalade proches de la grotte elle-même, une de chaque côté ».
Il reste désormais 17 voies d’escalade sur le site. « Et nous avons enlevé les « points d’assurance » dorés pour les remplacer par des broches de couleur gris mat,
invisibles. D’autre part, nous avons nettoyé et aménagé tout le sentier d’accès ».
Je souligne que depuis 1994, date à laquelle j’ai commencé à grimper à la Grotte. J’ai toujours rencontré des gens très conviviaux et il n’y a jamais eu la moindre
friction avec les marcheurs . Je souhaite que l’escalade puisse se poursuivre, la FFME étant prête à signer une convention avec Bouxwiller, la dégageant de toute
responsabilité en cas de problème. Cette convention ne nous accordera pas de droit particulier sur le site . Et il faut aussi savoir qu’un nombre restreint de grimpeurs
y ont accès car il s’agit de voies d’un niveau assez élevé puisqu’ essentiellement situé dans le 6ème et 7ème degré. La quiétude restera donc préservée ».
« Aucune décision n’a été prise sur place, insiste le maire de Bouxwiller, Dominique Dirrig. Je voulais avant tout que les conseillers municipaux puissent délibérer en
toute connaissance de cause. » Il n’a pas souhaité donner son sentiment personnel sur la question avant la tenue de la séance du conseil, s’étonnant cependant de la
virulence du Club vosgien. Il a précisé que si le conseil municipal acceptait le maintien des activités d’escalade, une convention en stipulerait les conditions
d’exercice.
A l’issue de cette rencontre de samedi , Jean-Louis Schiro a répété dans un communiqué de presse, l’opposition du club à la poursuite des activités d’escalade à la
Grotte des nains. « Forte de 245 membres, la section fondée en 1882 pour promouvoir le tourisme pédestre dans le Jura alsacien, revendique la sauvegarde du
patrimoine touristique et légendaire qu’est la Grotte des nains pour le Sundgau, et déplore l’invasion du site par des grimpeurs venant de la vallée de
Thann-Masevaux, d’Ostheim, de Suisse et d’Allemagne. Et elle regrette que personne, ni maire, ni aucun homme politique ne s’est jamais jusqu’ici demandé qui
nettoyait et entretenait le passage et les voies d’accès à la Grotte des nains depuis si longtemps. Il suffit que quelques envahisseurs viennent pour pratiquer leur sport
favori sur ce site qu’on les accueille à bras ouverts et que les réunions se multiplient ». Il conclut dans le communiqué du Club vosgien que celui-ci « respectera la
décision que prendra le conseil et décidera des suites à donner après la délibération ».
Samedi le 12.11.2004
Réunion du conseil municipal de Bouxwiller
Epilogue :
Le maire de Bouxwiller a rappelé que la municipalité précédente avait autorisé l’escalade le 8 juillet 1994 ; que le directeur de la Direction départementale de la
jeunesse et des sports avait souligné l’intérêt sportif de la falaise de Bouxwiller, équipée grâce aux aides financières de la DDJS et du Conseil général, bref que le site
était considéré d’intérêt départemental et que la pratique de l’escalade à la grotte des nains était reconnue au niveau régional ; enfin, que la FFME (fédération
française montagne et escalade) adhérait à une charte de l’environnement.
D. Dirrig a encore évoqué la lettre ouverte de Mme Marchal, présidente de l’association « Paysages d’Alsace » et habitante de Bouxwiller, également opposée à la
pratique de l’escalade pour des raisons de protection du site. « Le 7 septembre dernier, j’avais réuni tout le monde à la mairie en espérant qu’il serait possible de
trouver un terrain d’entente mais ce ne fut pas le cas », a commenté le maire.
Entre-temps, la FFME a réagi à la lettre ouverte de Mme Marchal en pointant de « nombreuses contre-vérités ». La fédération a expliqué « qu’elle était prête à
aider le Club vosgien pour l’entretien des chemin ; que les voies d’escalade se trouvaient dans des zones de la falaise de bonne qualité et que les équipements étaient
parfaitement adéquats ».
Cette affaire dépassant manifestement le cadre local, la municipalité de Bouxwiller a eu la surprise de recevoir deux lettres défendant l’escalade : l’une, provient de
Jacques Muller, maire écologiste (partie des verts) de Wattwiller, « promeneur et grimpeur » qui explique entre autres « C’est avec étonnement et tristesse que j’ai
pris connaissance de la mauvaise polémique qui a éclaté au sujet de la fréquentation de la Grotte des Nains, dont je suis un connaisseur fidèle, en tant que promeneur
d’abord, mais aussi en tant que grimpeur. Pratiquant ces deux activités avec le même plaisir, celui d’être dans la nature, et en communion avec l’environnement
(l’escalade n’est pas un combat contre une paroi, mais une autre forme de connivence avec le milieu, le rocher vertical en l’occurrence, dont le grimpeur va
s’efforcer de décripter les subtilités, la complexité et les richesses des micro-prises, pour créer les mouvements adaptés afin de progresser), je ne pouvais rester
insensible à ce qui a été écrit dans les journaux et qui m’a vraiment choqué.
Il y a manifestement de la part de M. Schiro et de Mme Marchal l’étalage d’un certain nombre de contrevérités, liées à une méconnaissance manifeste de la pratique
de l’escalade :.
Depuis que je fréquente ce site, « la cohabitation » entre grimpeurs et marcheurs s’est toujours faite de la meilleure façon, dans le respect des personnes. Je peux en
témoigner : les marcheurs sont ravis de discuter avec les grimpeurs, de découvrir une pratique en général méconnue du grand public, de partager un vécu différent
dans un milieu naturel unanimement apprécié pour son calme et sa beauté. »
L’autre lettre émane… du Club vosgien de Masevaux ! Qui explique qu’il fait la promotion de la marche mais aussi le ski et l’escalade en montagne ! « Nous avons
créé une section escalade il y a 13 ans et cela nous a permis de rallier beaucoup de jeunes, l’escalade provoque une saine émulation entre eux, leur fait découvrir le
plaisir de l’effort et un lien différent avec la nature ». Bref, pour le Club vosgien de Masevaux, l’escalade c’est tout bon.
Enfin, l’ONF a expliqué pour sa part qu’elle ne voyait aucun inconvénient à l’escalade.
« J’ai beaucoup écouté les uns et les autres et je n’ai pas vraiment senti d’opposition à l’escalade à la grotte des nains. Samedi passé, j’ai invité tout le monde sur
place car je pensais que le dialogue était encore possible mais le Club vosgien est resté ferme sur ses positions. Si au départ, je pensais qu’il fallait fermer le site aux
grimpeurs, j’ai changé de position au fil du temps car je ne vois pas de dénaturation des lieux et la position intransigeante du Club vosgien me laisse perplexe. Je
propose donc la signature d’une convention de trois ans avec la FFME de mise à disposition des lieux. La convention délimitera la zone concernée, les voies,
mentionnera un code de bonne conduite, les responsabilités et la possibilité de résiliation . », a proposé le maire au terme de son argumentaire.
Le moins qu’on puisse dire, - et sans concertation préalable comme l’a souligné D. Dirrig à plusieurs reprises- c’est que tous les conseillers initialement plutôt
réticents à l’escalade ont changé d’avis en découvrant ce que c’est. « Ils sont deux par cordée et doivent être très concentrés sur ce qu’ils font, le premier renseignant
le second ; il n’est pas question de brailler ou de chanter à tue-tête pendant l’escalade », a souligné un conseiller. « Chacun a le droit de pratiquer son loisir, je
n’aimerai pas non plus qu’on m’interdise le ski dans les Vosges ; de plus, les pitons sont vraiment très discrets », a témoigné un autre. « Il ne faut pas oublier qu’à
Ferrette, il y a un club d’escalade, un jour ils seront peut-être heureux de grimper à la grotte des nains. Et c’est aussi un spectacle pour les promeneurs ! », a renchéri
un troisième.
Finalement, C’est un oui unanime à l’escalade à la Grotte des nains qu’a prononcé vendredi soir le conseil municipal de Bouxwiller, estimant que le Club vosgien,
section de Ferrette, faisait fausse route dans cette affaire . Selon les élus, cela n’empêchera pas le site de garder sa quiétude et son aura mystérieuse.
« On ne peut pas éternellement tout interdire dans le Sundgau et prôner d’un autre côté le tourisme vert. Je vous remercie de votre esprit d’ouverture », a souligné le
maire (et conseiller général du canton) en clôturant la séance.
Serge