Posté en tant qu’invité par Etienne:
Il y a quelque temps était suggérée l’idée d’une rubrique « bêtisier », dans laquelle nous raconterions les c…ies que nous avions faites en montagne, dans un but aussi divertissant que pédagogique.
Jusqu’ici, seul François nourrit cette chronique de ses récits picaresques.
D’autres volontaires pour relever le défi?
Histoire de payer d’exemple, je vais tenter de m’y mettre. Le style ne sera pas à la hauteur de celui du Maître, tant pis.
Ca se passait il y a presque aussi longtemps, dans les années 80. Grand amateur de montagne, je voulais me former un peu mieux et jetai mon dévolu sur un centre organisant des stages d’alpinisme, dont je tairais le nom pour qu’ils ne croient pas que je les persécute.
C’était le premier stage de l’année, en juin. Manque de chance, il venait de neiger longtemps, et la montagne n’était pas en conditions. En attendant que la neige se stabilise, nous étions partis quelques jours grimper à Buis les Baronnies.
Au retour, le temps de faire quelques exercices, il ne nous restait plus que deux jours pour réaliser une course.
Nous avions jeté notre dévolu sur une arête D. Départ prévu à 5 heures. Le matin arrivé, nous nous levons et nous préparons tant bien que mal. Le plus dur, c’est pour notre moniteur, aspirant-guide de son état. A force de traîner au lit, il ne sera prêt que vers 7 heures. ~première erreur~
Mettant enfin le nez dehors, il décrète que la neige est parfaite, et que nous pourrons nous passer, sinon des piolets, au moins des crampons ~deuxième erreur ~
Et nous voilà partis, joyeux, vers une course pas si lointaine. Cependant de lourdes nuées apparaissent au-dessus des crêtes. La course D apparaît compromise, mais c’est la seule qu’on aurait faite dans le stage. Pas de problème, on se rabat sur la voie normale, AD- ~troisième erreur ~
Arrivés sans encombres au sommet, notre cher guide perçoit comme un creux à l’estomac. Qu’à cela ne tienne, on pique-nique! Et tant qu’à faire on se paye aussi une petite sieste! ~quatrième erreur~
Vite interrompue par un énorme craquement de tonnerre. cette fois-ci, c’est clair, il faut descendre fissa.
Horreur! la descente emprunte un couloir d’une quinzaine de mètres complètement en glace, et pas moyen d’installer un rappel. Grand seigneur, l’aspi descend à bout de corde pour nous tailler des marches. Des marches… Ouais, à Bleau se seraient des marches, ici, on a du mal à y voir plus que des grattons… Conscient que nous n’étions que des débutants, allait-il remonter nous assurer du haut? Que nenni, il se trouve très bien en bas, et nous crie de le rejoindre ~cinquième erreur~
Ses deux seconds passent sans encombres, nous, nous tirons au sort qui passera le premier. Je gagne et me retrouve en bas du petit mur. Mon compagnon, lui, coince complètement. Il ne veut plus bouger et crie au secours. Enfin, je crois, car maintenant l’orage est à son comble. Grêle, rafales de vent, cailloux, l’air grésille et tous mes poils se hérissent. Là, ça devient urgent de quitter ce piège.
Un coup d’oeil en bas, le couloir s’élargit deux mètres plus loin en une vaste pente de neige peu inclinée. Un coup d’oeil au-dessus, mon camarade est bien dans l’axe du couloir.
Je crie un avertissement, et je saute dans la pente.
Me voilà en train de glisser et de me remémorer l’école de neige de la veille. Voyons, main gauche sur le manche du piolet, main droite sur la panne, je me tourne sur le ventre, jambes un peu écartées et je plante le pic au-dessus de moi. Ca maaarche! Je m’arrête rapidement.
Oui. JE m’arrête rapidement. Par contre, le compère déboule à grande vitesse, percute mon piolet, qui vient se ficher dans ma cuisse.
Beuh! Déjà que je n’aime pas les piqûres, la seringue est un peu grosse. Je cherche le moniteur pour avoir du secours. Mais où et-il passé? Je le découvre plusieurs centaines de mètres plus bas. Comment a-t-il pu aller aussi vite?
Je saurai plus tard que lui aussi a voulu gagner du temps, est monté sur son sac à dos comme sur une luge, et a filé en entraînant ses deux seconds. Arrivés sur une pente plus raide, ils ont déclenché une coulée qui ne s’est arrêtée qu’à quelques mètres d’une barre rocheuse ~sixième erreur~
Ah! Il regarde vers nous. Je me dresse, bras en V au-dessus de la tête. Lui aussi monte les bras…???.. pour nous faire un grand coucou, nous faire signe de nous dépêcher, et repart à grandes enjambées. Il n’a pas reconnu le signe de détresse, ce ####??? ~septième erreur~
Ce n’est pas que le piolet me fait mal, mais c’est tout de même assez désagréable. Je serre les dents, tire un coup sec, ouf, ça ne saigne quasiment pas. Nous arriverons quelques heures plus tard au refuge. Nous profiterons lâchement de ce qu’il n’est pas gardé pour y abandonner les quelques tonnes d’excédent de nourriture que le gérant du centre nous avait généreusement octroyées.
Nous ne savons pas si un aspi doit rendre un rapport de stage de ses employeurs avant de passer guide. Comme nous ne voulons pas non plus le couler, nous décidons de ne rien dire de trop critique.
Quelques années plus tard, je le croiserai dans un refuge, assis à la table des guides. Il a donc réussi, a-t-il tiré des leçons de cette journée-là?
Vous pouvez à juste titre me reprocher de cafarder les bêtises d’un autre plutôt que les miennes. Car j’en ai faites.
Une: bien qu’alpiniste débutant, j’avais déjà une dizaine d’années d’expérience de la montagne, suffisante pour entendre moultes sonnettes d’alarme au cours de la journée. Je n’en ai pas tenu compte, préférant m’en remettre à quelqu’un censément plus habitué que moi à ces conditions.
Deux: mon second avait déjà montré pendant la montée qu’il était beaucoup moins à l’aise avec grosses, sac à dos, casque, etc… dans une paroi enneigée qu’en chaussons sur une falaise ensoleillée, où il revendiquait le 7a. J’aurais dû d’office passer en dernier.
Trois: j’aurais dû attendre que lui nous arrête tous les deux, ou alors tout faire pour ne pas rester dans l’axe avant de freiner. Ma blessure a été le minimum possible. Je ne pense pas que la pique aurait pu percer l’artère, par contre, elle aurait pu toucher l’os, ou dans d’autres circonstances mon compagnon aurait pu porter des crampons.
Bref, beaucoup d’expériences engrangées en une seule petite course. Vivent les stages!
A vos claviers…


