Avez-vous du bol en montagne?

Posté en tant qu’invité par Thierry AVE:

C’était en juillet 2000 au Yosemite. Avec ma femme on avait prévu de grimper, mais elle a déclaré forfait au dernier moment (il faut dire qu’elle était enceinte de 3 mois. Pas encore avec un gros ventre, mais avec des nausées, et les nausées … ben pour la grimpe c’est pas top).

Alors je me suis pointé au bureau des guides pour trouver un gars avec qui grimper. C’est là que j’ai rencontré Kevin. un guide californien, sympa.

Le lendemain on attaque à l’aube. Au bout de quelque longueurs, comme le niveau est franchement abordable, j’explique à Kevin que je me fais un peu chier en second et que j’aimerais bien qu’on grimpe en réversible, et que d’ailleurs en France, c’est souvent comme ça qu’on fait, même avec les guides.

Kevin m’explique poliment qu’il voudrait bien, mais que ici on est aux States, et que s’il n’a pas envie de se retrouver avec 50 avocats au cul, il est OBLIGE de grimper en tête, parceque si son client se casse un ongle en grimpant en tête il va se retrouver avec des procès à n’en plus finir et peut être croupir au fond d’une geole pour méditer sur son inconscience.

Alors je continue en second, à regret.

La longueur suivante est une belle fissure en Dulfer Californienne typique. Kevin grimpe comme un cabri. J’ai oublié de précisé un détail qui a son importance: Kevin ressemble à un nain de jardin, d’environ 1m30 pour 32 kilos (évidemment j’exagère, c’est pour l’image !!!).

« On the belay !!! » C’est à mon tour. Malgré ma corpulence légère, je suis quand même un peu plus lourd que Kevin. Je Dulfe la fissure, et après quelques mètres, celle ci commence à s’écarter. Comme un livre dont on ouvrirait une page … sauf que là je suis agrippé les deux mains sur la page en granit, avec les pieds sur l’autre versant, AAAhhhh …
En fait, la grosse écaille de granite que je prenais en dulfe se décolle de la falaise et s’ effondre. Je commence à partir en arrière pendant que le bloc de granit tombe le long de la paroi. Mon doigt reçoit un coup de parpaing (je perdrais un ongle à cette occasion), les caillasses dévales la falaise, puis … plus rien. La corde se tend et je pends alors dans le vide.

Plus tard j’aurais une peur rétrospective en pensant à ce qui se serait passé si j’avais été en tête assuré par des coinceur dans cette fissure.

Pour une fois j’étais en second… et à ce moment précis … ben c’était vraiment du bol !!!

[%sig%]

Posté en tant qu’invité par Marcel Demont:

Merci Thierry AVE.

Belle aventure, bien contée.
Et quel fameux coup de pot! Pardon, je voulais dire: de bol. (Etonnante cette relation entre des ustensiles de ménage – bol, pot – et la chance.)

Demande d’informations complémentaires.
Ton guide, Kevin, les 130 centimètres de haut. C’est sur la pointe des pieds, les bras tendus qu’il les fait ?

Salut amical.

[%sig%]

Posté en tant qu’invité par Marcel Demont:

COUP DE BOL, COUP DE TÊTE ET MANQUE DE BOL

Barbe fournie, longs cheveux en désordre, équipement hétéroclite, habillement anachronique. Il y a dans son allure quelque chose comme une touche d’anarchie douce, un soupçon de révolution fleurie.
Arrivé en début de soirée, peu avant le repas, à l’heure où les guides, au terme d’une longue journée, profitent d’un instant de liberté pour se retrouver, échanger entre gens du métier quelques informations sur l’enneigement des glaciers, le temps qu’il a fait, qu’il fera, la fragilité de tel ou tel rocher, parlent des difficultés des ascensions réalisées, parfois aussi des collègues tombés ou miraculés, le sans guide solitaire a poliment demandé qu’on lui indique la route conduisant au Grand Cornier.
L’itinéraire menant au pied de la belle arête nord, rocheuse, intéressante, emprunte longuement le glacier aux crevasses nombreuses, dangereuses à franchir lorsque la température des belles journées d’été affecte la résistance des minces ponts de neige les reliant entre elles.
Le sans guide a reçu sa réponse: précise, brève, retenue. Il y a dans cette réponse de la réprobation, un peu d’envie aussi: cavaler sur le glacier, avaler les rochers, léger, solitaire, libre.
Une heure du matin, le silence a pris possession du dortoir. Rien ne trouble la douce quiétude de ces précieux instants de repos.
Le sans guide esseulé s’arrache précautionneusement à la chaleur agréable des couvertures laineuses. Attentif à ne pas déranger, silencieusement, il saisit son sac à dos d’une main, les lourdes socques de cuir et de feutre à l’épaisse semelle de bois avec l’autre main. Reste le casque, légère mais solide coque de plastique. Le sans guide en fin de compte choisit la solution la plus pratique: il le fixe sur sa tête.
Dans la totale obscurité,
l’homme tâtonne du pied,
il sonde la plus petite aspérité,
cherchant l’accès à l’abrupt escalier.
Fatalité!
Le sans guide rate la première marche, part en roulé-boulé, plonge tête en avant, s’affale tête première dans la solide porte de bois massif, noueux, résineux, du bois, du vrai, pas de l’aggloméré, pas du bois croisé.
Les socques, lâchées, roulent, rebondissent, s’entrechoquent, ajoutant une note claire au vacarme sourd.
Réveillés en sursaut, gardien, guides, touristes se précipitent aux nouvelles, au secours, et compatissants, déposent doucement la victime inconsciente sur sa couche encore chaude.
« Quelle chute! sans son casque il y était… » commente l’un. (Coup de bol)
« Avec son casque, c’est la porte qui y est… » constate l’autre. (Manque de bol)
Le Grand Cornier, solitaire, s’élève au-dessus du glacier. Ses lignes pures s’élancent vers le ciel immense, s’y diluent, s’y perdent dans un bouquet d’étoiles lointaines et mystérieuses.

[%sig%]

Posté en tant qu’invité par dahue2te:

Bravo Marcel pour le joli texte.
Merci de nous avoir offert une pensée pour Rodzet, ce merveilleux gaillard qui, érigeant sa barbe en bannière, la hissa au sommet des montagnes et du genre humain.

[%sig%]

Posté en tant qu’invité par Marcel Demont:

dahue2te a écrit:

Bravo Marcel pour le joli texte.
Merci de nous avoir offert une pensée pour Rodzet, ce
merveilleux gaillard qui, érigeant sa barbe en bannière, la
hissa au sommet des montagnes et du genre humain.

Merci à toi. Oui! C’était un homme merveilleux. Notre collaboration a duré 17 ans, de sa 1ère course comme aspi, avec mes clients, à son départ. Ses nombreux amis ne l’ont pas oublié.
Ci-dessous, l’hommage que j’ai écrit et publié dans diverses revues:

'Le vingt-deux novembre 2002, à Bex, la famille, les amis, les clients et les collègues guides ont pris congé de Jean-François dit Rodzet, père d’une petite fille de quatre ans, disparu le samedi précédent.
Dramatiquement décédé dans les montagnes qui l’ont vu naître, Rodzet, qui était âgé de quarante et un ans, avait obtenu son brevet de guide en 1986. Jusque-là charpentier, il avait rapidement opté pour la pratique du métier de guide à plein temps.
Né et habitant aux Posses-sur-Bex, il y avait fait toutes ses classes et sa formation professionnelle.
Bien qu’il ait réalisé quelques ascensions particulièrement exigeantes comme les faces nord du Cervin et du Badile, la première traversée intégrale hivernale en solitaire de l’Arête de l’Argentine, et remporté quelques places d’honneur au Trophée du Muveran ainsi qu’à la Patrouille des Glaciers, Jean-François dit Rodzet n’était pas attiré par la recherche de la performance. Sa pratique du métier de guide s’inscrivait dans le respect des traditions. Coiffé du chapeau noir à larges ailes des compagnons charpentiers, la barbe broussailleuse en bataille, le torse vêtu d’une chemise de laine à carreaux, portant à l’ancienne son piolet coincé sous le bras, il semblait anachronique. On changeait rapidement d’avis lorsqu’on le voyait se jouer des plus grandes difficultés techniques actuelles.
Il travaillait volontiers pour le Bureau des guides de Zermatt, ce qui l’amenait à répéter fréquemment l’ascension du Cervin et du Dôme, entre autres.
Il collaborait aussi souvent avec des entreprises de ‘Travaux acrobatiques’ et avec plusieurs ‘Ecoles d’alpinisme’ en Valais et dans le canton de Vaud.
Expert Jeunesse et Sports, il s’occupait plus particulièrement des membres OJ du Club Alpin Suisse.
Jean-François dit Rodzet était également le guide attitré de plusieurs établissements scolaires pour lesquels il avait, au cours des dix-sept dernières années, initié plus de cinq cents jeunes à l’alpinisme.
Ses camarades de l’Association Vaudoise des Guides de Montagne garderont de lui le souvenir d’un homme droit, simple et vrai. ’

[%sig%]

Posté en tant qu’invité par Amateurdebeauxtextes:

[quote=« Marcel Demont, id: 341297, post:1, topic:38329 »]Bol.
Le mot dont les alpinistes ne sauraient se passer.
En cabane, leurs journées commencent toujours par un bol de thé ou de café. En chemin, ils prennent un bol d’air. Pour échapper aux divers dangers qui les menacent, il leur faut avoir du bol. Ils en ont parfois ras-le-bol. Et lorsqu’ils arrivent à l’étape, on leur sert un bol de soupe.
L’alpiniste qui n’a pas de bol, n’est pas celui qu’un gardien de cabane rancunier a privé de ce récipient pour avoir passé commande d’un litre de thé à trois francs plutôt que d’une bouteille de Dôle à trente balles. Celui qui manque de bol est, par exemple, le grimpeur qui s’envole avec la prise qu’utilisaient avec bonheur les varappeurs depuis cinq générations. Il a suffi qu’il l’effleure, pour qu’elle se sépare de la montagne et pique vers les abîmes sans fond, lui accroché derrière. Dans ce cas, il se viande salement pour n’avoir pas eu de bol.
Le plus souvent, bol et manque de bol s’associent pour rendre la vie de l’alpiniste vraiment intéressante.
Le fameux guide récemment dramatiquement disparu, Jean-François Rouge dit Rodzet, des Posses-sur-Bex, escaladait la difficile Kingwand, dans les Engelhörner, lorsque le bloc de rocher auquel il se tractait glissa lentement hors de son logement (manque de bol). Rodzet amorça un déséquilibre vers l’arrière et le vide sans fond. Les lois de la gravité firent que, une fois déchaussé, le lourd quartier de roche que Rodzet tenait à bout de bras le retira vers l’avant. Il retrouva son équilibre (coup de bol). Jetant alors un coup d’œil vers le bas avec l’idée d’y balancer le parpaing, par la grâce d’une brève trouée dans les brumes engloutissant la paroi (bol), il constata qu’une autre cordée se trouvait juste à l’aplomb de sa position (pas de bol). Il lui était dès lors impossible de se débarrasser du pavé sans risquer de blesser quelqu’un. Ne pouvant rester figé sur quelques médiocres prises jusqu’à ce que les poules sachent se servir d’un couteau, Rodzet replaça le moellon dans son logement… à charge pour le grimpeur suivant de résoudre le problème.[/quote]

Le grands moments de la rubrique.

Posté en tant qu’invité par Hihihi:

[quote=« Marcel Demont, id: 341297, post:1, topic:38329 »]Bol.
Le mot dont les alpinistes ne sauraient se passer.
En cabane, leurs journées commencent toujours par un bol de thé ou de café. En chemin, ils prennent un bol d’air. Pour échapper aux divers dangers qui les menacent, il leur faut avoir du bol. Ils en ont parfois ras-le-bol. Et lorsqu’ils arrivent à l’étape, on leur sert un bol de soupe.
L’alpiniste qui n’a pas de bol, n’est pas celui qu’un gardien de cabane rancunier a privé de ce récipient pour avoir passé commande d’un litre de thé à trois francs plutôt que d’une bouteille de Dôle à trente balles. Celui qui manque de bol est, par exemple, le grimpeur qui s’envole avec la prise qu’utilisaient avec bonheur les varappeurs depuis cinq générations. Il a suffi qu’il l’effleure, pour qu’elle se sépare de la montagne et pique vers les abîmes sans fond, lui accroché derrière. Dans ce cas, il se viande salement pour n’avoir pas eu de bol.
Le plus souvent, bol et manque de bol s’associent pour rendre la vie de l’alpiniste vraiment intéressante.
Le fameux guide récemment dramatiquement disparu, Jean-François Rouge dit Rodzet, des Posses-sur-Bex, escaladait la difficile Kingwand, dans les Engelhörner, lorsque le bloc de rocher auquel il se tractait glissa lentement hors de son logement (manque de bol). Rodzet amorça un déséquilibre vers l’arrière et le vide sans fond. Les lois de la gravité firent que, une fois déchaussé, le lourd quartier de roche que Rodzet tenait à bout de bras le retira vers l’avant. Il retrouva son équilibre (coup de bol). Jetant alors un coup d’œil vers le bas avec l’idée d’y balancer le parpaing, par la grâce d’une brève trouée dans les brumes engloutissant la paroi (bol), il constata qu’une autre cordée se trouvait juste à l’aplomb de sa position (pas de bol). Il lui était dès lors impossible de se débarrasser du pavé sans risquer de blesser quelqu’un. Ne pouvant rester figé sur quelques médiocres prises jusqu’à ce que les poules sachent se servir d’un couteau, Rodzet replaça le moellon dans son logement… à charge pour le grimpeur suivant de résoudre le problème.[/quote]
Tomber sur ce texte: un coup de bol.