Posté en tant qu’invité par Francois:
Le couloir du Goliat ou les tracas du skieur.
Une heure du matin, un premier juin. Devant ma maison, j’attends le Patrick l’arme au pied, je veux dire les skis à la main, sous les yeux ébahis et incrédules de deux noctambules qui passent par là. Il faut dire que le tableau est assez inattendu…La lumière des phares balaie la façade. Voilà le Pat dans sa belle automobile toute neuve. J’aime assez me faire voiturer, je peux roupiller pendant le trajet. Qui va prendre sa voiture a fait l’objet d’un débat viril avant-hier, devant une bière. J’ai fait valoir que ma poubelle est d’une fiabilité franchement douteuse, ce qui est vrai, ce n’est pas une tentative pour me défiler.
Le nom est déjà tout un programme. Un Goliat… et un grand, en plus…On va se faire bouffer tout cru, mon gars.
On attend un bon moment au soleil que ça dégèle un peu, assis sur les sacs. On se lève de temps en temps pour aller tâter du bout du bâton négligemment la neige. Puis, ayant constaté la consistance idoine :
- T’y vas?
Je sursaute…
Comment ça, j’y vais? Pourquoi moi, pourquoi pas lui?
Enfin, bon…j’y vais, quoi…
Vérifications d’usage. Fixations, position descente ? oui , bon. C’est sûr, ça ? Re-vérification, à gauche… à droite…lanières boucles à l’extérieur, faut pas que ça accroche, boucles à l’extérieur, oui, c’est à l’extérieur, les boucles ? oui, bon. C’est bien l’extérieur, ça ? oui ? Après, les pompes position descente, ça va. Mais le crochet du haut ? au deuxième ou au troisième cran ? Si je mets au troisième, ça va serrer, je serai moins bien, ah oui mais plus précis. Au deuxième je serai mieux mais moins précis, ben ouais. Bon, deuxième ou troisième ? Merde, qu’est-ce que je fait d’habitude ? Bon, allez, deuxième, comme d’hab. Le sac bien serré, faut pas que ça ballotte, pas de ficelles ou de sangles qui traînent. Les bâtons, vachement important les bâtons. Pas inverser droit et gauche. Ben oui, à cause du pli de la dragonne, sinon, y’a une gêne dans le creux du pouce. Bon alors le droit à droite et le gauche à gauche. Sur le bâton droit, il y a un petit bout de scotch blanc. C’est bien ça ? attends, je réfléchis à cause que j’ai quelques problèmes avec la droite et la gauche. Voilà, comme ça c’est bien. Qu’est-ce que j’oublie ? Bon alors les fix. position descente… oui, bon j’ai déjà fait les fix, non ? Ah ouais mais on vérifie jamais assez. Raaahhh ! les gants ! c’est pas mes gants de d’habitude ! damned, ça va me perturber, au secours ! je ne suis pas superstitieux mais quand même hein…je sens déjà une gêne dans les mains…10 minutes que je vérifie et re-vérifie…faudrait p’têt y aller ? Alors les fix, j’ai déjà fait les fix ? Bon, bon…Et les pompes ?
Les skis surplombent la corniche qui surplombe le couloir. Ca commence bien. Je me rappelle in extremis (c’est le mot) que, dans ces circonstances, on doit surtout, surtout, éviter de penser. Facile à dire. - Ben…euh… c’est raide, hein !
- Alors, t’y vas ?
Assis tranquillement au soleil, à se dorer la tronche, le Pat observe mes singeries d’un air faussement détaché. Le passage de la corniche n’est pas vraiment un saut, mais une espèce de chute en biais plus ou moins vaguement contrôlée, avec une réception à la noix… Tout ça va être crispé, comme qui dirait, je le sens.
Pourtant la montée s’est bien passée. Il est vrai qu’on était en crampons. Là, on est à ski et ça glisse. Je sais bien qu’on est là pour glisser, mais bon, tout de même…enfin …quoi, on a bien le droit d’avoir des tracas, tout de même, bon. D’ailleurs si j’aurais su, j’aurais pas venu.
Allez, je souffle un grand coup et hop! une poussée sur les bâtons, je suis aspiré vers le bas, quelques gesticulations décoratives pour garder l’équilibre, le cœur à 140 …la corniche est passée! Bon ben, je suis plutôt moins bien qu’avant. A vrai dire, je suis franchement mal. Plus question de revenir en arrière, je suis dedans jusqu’au cou… Mon pauvre ami, regarde donc où tu es! Non mais quel âne! Dans quel pétrin tu t’es fourré, au lieu d’aller manger une croûte aux morilles, arrosée d’un petit Arbois doré, ou de regarder le match à la télé comme tout individu normalement constitué. Nous autres, alpinistes, nous sommes vraiment de pauvres crétins…mais qu’est-ce que je fiche là, à faire le guignol dans ce dévaloir… c’est qu’il ne s’agit pas de partir comme une savonnette. Il y a les rochers au milieu, oui, parce qu’on est en juin, les rochers apparaissent. Evidement, en plein hiver, il y a plus de neige et pas de rochers mais on risque de prendre la pente sur la figure. Entre Charybde et Scylla, il faut choisir …et la goulotte …faut skier dans la contre-pente, à droite, pour ne pas être dans l’axe, mais c’est encore plus raide, ça doit bien faire 50 … et la neige, pas encore trop ramollie, et tout loin, là en-bas, il y a la rimaye, une rimaye qui baille de façon vraiment trop affamée et qui attend sa pitance. Disons que, dans le ski de couloir, il est opportun d’envisager deux trajectoires: la trajectoire normale sur les skis et la trajectoire éventuelle sur le cul, pour essayer de limiter les dégâts. On doit donc bien calculer son coup. Tout ceci est d’ailleurs vachement théorique, c’est surtout pour le moral.
Dérapage circonspect, mais là…circonspect, hein… vers la droite … - T’y vas ?
Il m’emm … Bon, buste face à la pente, bien calé sur le ski aval, bâton bien planté, poignet ouvert, qu’est-ce que j’oublie? Bon, gla, gla, gla,…ouille, ouille! Que le bas est loin! Bon, alors j’y vais … P… c’est quand même drôlement raide! Keskispasse si je rate le virage? La jambe avale tétanise, la jambe amont commence à trembloter. Trouille ou fatigue? Les deux, sans doute. La trouille engendre la fatigue et réciproquement. Je ne vais pas rester planté là jusqu’au jugement dernier, je dois tenter quelque chose. Ouh la la, c’est vraiment raide, hein. Ouh la, la qu’est-ce que c’est raide. Je dois vraiment descendre par ici ? Qu’est-ce que je peux faire d’autre ? Mon Dieu, aidez-moi ! Je vous promets d’aller à la messe tous les dimanches, et même dans la semaine, si vous me sortez de là !
Allez, j’y vais!
Désespérément, je bascule dans la pente. A la grâce de Dieu! On verra bien. Attention, ne pas se bloquer sur le ski aval … amortir dans les genoux, bien souplement… toujours regarder vers le bas… le bâton… et voilà!
Le premier virage, c’est le plus dur, qu’ils disent dans les livres et les récits palpitants des super-skieurs de l’impossible super-vertical vertigineux. Bon, bon, s’ils le disent…
Une série de virages, puis la pente s’humanise et on se laisse aller.
Coup d’œil vers le haut. Le Patrick est dans la pente, entrain de merdouiller, entrain de se demander si j’y vais ou j’y vais pas ouh là là c’est raide faudrait pas se louper et si je dérapais tranquillos jusqu’à ce que ça soille moins raide bonne idée ça… Bon, je suis rassuré, il a l’air aussi coincé que moi. Chacun son tour, mon pote.
Il me paraît cependant judicieux de m’écarter de sa trajectoire éventuelle.
On va s’amuser un peu:
- Alors, t’y vas ?
- Allez, à toi! eh ben, qu’est-ce que tu fous? C’est du gâteau, cette pente! T’es nul ou quoi ? C’est tout plat!
Pas de réaction, le Pat ne bouge pas. Il réfléchit en évaluant la suite (toujours ça de gagné).
Ben voilà, on est presque en bas, sauf que y’a la goulotte qui nous emmerde. Faut la traverser.
- Ben vas-y ! dit le Pat.
- Ah non, ce coup ci, c’est ton tour. Moi je me suis déjà tapé les premiers virages, alors toi, tu te fais la goulotte. Je ne sors pas de là. Que je lui rétorque.
Les skis font crouiiic crouiiiic sur la glace. Finalement, il déchausse et me fait une belle trace du bout de la chaussure. Alors, c’est pas si terrible que je lui dit. Il me retourne un regard noir…
Et la descente se poursuit, franchement aquatique sur le Plan de Vé et les taves du Mont Percé, gadouilloux plus bas, boueuse enfin sur le chemin vers le petit pont. A midi, l’affaire est terminée. A trois heures, on est sous la douche. Bonne journée…
Malgré quelques décharges d’adrénaline, tout s’est bien passé (de toute façon, le jour où ça se passera mal, je ne serai pas là pour le raconter). C’était notre première pente vraiment raide, mais là…bon… raide quoi. Maintenant, on a l’habitude. On est plus ou moins un peu moins crispé. Plus ou moins.
Note de l’auteur: tout ceci est d’une banalité affligeante ! N’importe quel pauvre idiot d’alpiniste évoluant à un certain niveau se sera déjà trouvé à faire le clown dans une panade propice à ce genre de méditation. La difficulté est d’ordre épistolaire: comment faire passer ces tempêtes intra-crâniennes désordonnées sous forme d’hypotypose (à vos souhaits, l’hypotypose étant une glande située dans le cerveau et qu’on ne doit pas confondre avec la thébaïde qui, elle, est dans la gorge) ?
Oui, comment faire. Mon style habituel étant plutôt lapidaire, ce que mes amis me reprochent assez, j’ai donc du m’en dégager. Généralement, mes comptes-rendus de courses tiennent en quelques mots. Quelque chose du genre " Le couloir du Goliat ? Ouais, c’est assez raide, faut pas se louper, quoi " Difficile de remplir une page et demie avec ça, même en écrivant gros. J’admire donc celui-ci qui est capable de donner au récit d’un lacet cassé des inflexions de tragédie antique. A ma grande honte, j’avoue que j’ai une certaine inaptitude à dramatiser. Vu que : si je raconte, c’est que je suis là et si je suis là, c’est que tout s’est heureusement passé. Les gens heureux n’ayant pas d’histoire, il n’y a donc rien à raconter. La contradiction est flagrante. Comment ai-je pu remplir une page et demie avec un non-récit ? Bel exploit !
