Une pendule en VO
Voila quatre mois que je suis arrivé à Marseille. On est en juillet, et même si le mois de juin a été plutôt frais, voire même pourri, la chaleur commence à se faire sentir, et commence même à devenir dérangeante. L’envie d’aller se confronter aux parois d’altitude se fait de plus en plus grande. Prendre un grand bol d’air pur mais surtout frais.
Un projet me trotte dans la tête ; Alex est au courant, je le bassine avec ça depuis déjà le mois de mai. Aller dans les Ecrins et faire des grandes voies d’escalade. Alex ne veux pas voir de neige ni de glace, juste du rocher. OK, sans problème, mois je veux faire l’aiguille de la Dibona par une voie dans sa face sud. La Visite Obligatoire, incontournable selon beaucoup, m’attire plus que tout. En plus c’est équipé. Nickel.
Le plus dur est de motiver Alex. Le rassurer sur les conditions, que, non, ce n’est pas une voie avec de la glace, que, non, les piolets ne sont pas nécessaires. Il faut juste emmener avec nous des bonnes chaussures, un bon coupe-vent pour les relais, et surtout, des chaussons pour grimper. Enfin je m’empresse de lui montrer des photos de la Dibona, cette magnifique aiguille, avec le refuge au pieds. Argument sans faille pour lui dire, une fois au refuge il n’y a plus qu’à mettre les chaussons et on grimpe. On pourrait presque assurer la première longueur de la terrasse du refuge.
C’est décidé, il est prêt à partir avec moi, enfin plutôt prêt à m’emmener dans cette voie, puisque c’est lui qui a la voiture, et la technique pour grimper.
On se décide à partir pour le 8 juillet, en espérant qu’il n’y ait pas déjà trop de monde. Seule inconnue le temps… comme toujours. Mais ce début d’été 2007 réserve quelques surprises. La météo annonce le beau temps pour vendredi, et le retour des perturbations pour le surlendemain. Quelques petites prises de renseignements pour connaître les conditions d’accès au refuge et de descente de la voie. Le névé n’a pas complètement fondu, mais le rocher dans la voie désirée est sec.
Le vendredi après-midi je fuis Marseille à grand pas. Le train du paradis m’emmène à Martigues.
Un peu plus tôt dans la journée, j’ai appelé le refuge pour prévenir que nous arriverions tard, vers 1h du matin. Nous avons, évidemment décidé de monter de nuit au refuge pour profiter du samedi pour grimper sans marche d’approche. J’ai imprimer le topo de Visite Obligatoire, mais aussi de deux autres voies dans le cirque du Soreiller : Voyage pour l’Orient à l’Orientale du Soreiller et Version Originale à la tête du Rouget. Trois VO pour une trilogie rocheuse. L’alpinisme aime les trilogies, il en existe une là où on se dirige, donc pourquoi pas. Bon, ça veux aussi dire qu’il faut se sortir les doigts… parce que trois voies en deux jours, avec environ 1400 m d’escalade, la montée au refuge, puis la descente vers Marseille… Ca fait un joli programme.
Dans la voiture, Alex est beaucoup moins chaud pour la trilogie. Tant pis ce sera pour une prochaine fois. En tout cas pour moi, le week-end commence par un joli but. Renoncer à son programme dès le début. Aïe j’ai mal !!!
J’avais dis 4h de route, on en a mis 5. Normal, c’était pour ne pas démotiver Alex. Cinq heures dans lesquelles j’ai souffert. La conduite de mon pilote m’inquiétait particulièrement, qui plus est quand les virages sérés faisaient leur apparition. J’ai vite compris pourquoi. Mon gentil compagnon ne fait que freiner quand il est déjà engagé dans les virages ; pas avant. Ce qui fait que j’avais l’impression qu’on allait se mettre dans le fossé à chaque virage. Que faire, lui dire. Aller je me lance.
- Ca y est j’ai trouvé ce qui va pas quand tu conduis
- Ah ! C’est cool ça.
- Ben j’ai bien l’impr….
Oh putain un virage, ça m’a coupé. Je m’accroche comme je peux, mon cœur bat à une vitesse incommensurable. AAAAHHHHHHHHHH !!! - l’impression que tu freines dans les virages.
- Ben ouai, il faut bien, sinon je vais tout droit, c’est quoi le problème ?
- Non mais quand je dis dans les …
Ah bah tiens quand on parle du loup. - virages c’est dans les virages, pourquoi tu freines pas avant ?
- Pourquoi tu veux que je freine avant, moi j’ai appris à conduire comme ça, on ne m’a jamais rien dit.
Tu penses, aussi, avec les virages qu’ils ont dans le Poitou ! - Fais au moins un …
C’est vrai qu’on commence à entrer vraiment sur les routes de montagnes, ça tourne, et ça fait pas semblant. - Donc je disais, fais au moins … un ess… un essai freine avant le virage. Je t’en pries, pour mon cœur.
- Bon je vais voir ça.
Deux virages après, - ah ouai c’est mieux quand même.
Eh bien j’ai bien fait d’ouvrir ma gueule. Je nous ai sauvé la vie avant d’être vraiment en danger.
On arrive aux Etages, en entier, avec toujours une petite peur avant chaque virage, mais mon cœur se soulevait beaucoup moins, depuis cette discussion. Il est 22h15. Alex se prépare une soupe. Moi, je ne mange pas. Le paquet de M&m’s avalé dans la voiture suffira.
22h40, départ vers le refuge du Soreiller. Les topos indiquent 2h30 à 3h00, le panneau lui préfère la version moins pessimiste. J’avais dis 1h30 à 2h00 avant de partir à Alex. Encore un mensonge mais c’est pour la bonne cause. Par contre je ne lui avait pas menti en lui affirmant que le sentier était une « bonne bavante ». Bien raide, tout plein de lacets. Pour peu qu’on le fasse de nuit ça devient vite très, très chiant.
Après une bonne heure de marche, la nuit est de plus en plus noire, les parois du Rouget s’effacent et laisse place à se long vallon qui se poursuit jusque dans le ciel en une aiguille plus sombre que le noir de la nuit. Une petite lumière tue l’obscurité. Je pensais que la gardienne avait laissé la lumière extérieure du refuge sachant que nous arriverions à une heure tardive. Pas vraiment puisqu’elle a disparu sur les coups de minuit. Mais l’aiguille de la Dibona était toujours là. Ouf !
« - Oh ça redescend un peu !!!
- Ca passe pas plutôt à gauche, Alex ? Regarde ça monte là. »
Les lacets nous jouent des tours. Il faut dire qu’avec une frontale pour deux. Moi je marche, parfois derrière, parfois devant à la seule lumière de la Lune.
« - Flo, on fait une bonne pause ?
- Ouai j’ai un peu soif. C’est bizarre j’ai l’impression qu’il y a une lumière qui descend.
- Elle doit sûrement monter comme nous.
- Tu crois que ça existe des gens qui monte au refuge à 1h du matin toi. Qui plus est au Soreiller. Faut être sacrément con quand même.
- En tout cas moi je sais pas comment tu fais, t’as même pas mangé. Moi je vois plein d’étoiles.
- C’est normal c’est la nuit. »
La lumière se rapproche, on lui dit bonjour, elle nous répond qu’il reste une heure de marche environ avant le refuge. Je commence à me demander si on ne ferait pas mieux de dormir là en plein milieu du chemin. Mais sans sac de couchage …
« Putain, tu sais quoi Alex ? Plus on avance plus j’ai l’impression qu’on est loin ».
On avançait plus. J’avais l’impression d’être dans une queue à la poste. Trois pas, je m’arrête 30 secondes, voire un peu plus, trois pas, je m’arrête, trois pas…Tiens un mamy qui me passe devant !. La Dibona devient de plus en plus imposante, le refuge a disparu. On continue d’avancer. A faire du 50 m de dénivelé à l’heure. De vrais escargots. On est tellement fatigué qu’on s’en amuse. Oh une masse carrée bouche la vue de la Dibona. Je fronce les yeux et le refuge se dessine. Enfin nous sommes arrivé.
Dans le refuge, tout le monde dort, pas de mot nous informe où nous devons dormir. Bon au bout d’un moment, et deux photos sur la terrasse plus tard, on se décide d’aller se coucher. Les dortoirs du premier sont pleins. Au second, une pièce de fermée, et un dortoir vide. Trop cool. On va pouvoir dormir dans de bonnes couvertures sans ronflements de ses voisins. On entre doucement, sans faire de bruit. Mais le silence se fait transpercé par une petite voix fluette qui nous demande « eh mais vous êtes qui ? ».
Qu’a-t-il bien pu prendre à Alex ? Je ne le sais pas et lui non plus d’ailleurs. mais il a répondu sans hésitation : « ben on est des gens ! ». j’ai failli exploser de rire. La voix nous autorise, après révélation de notre identité, à dormir dans son dortoir. Trop sympa la fille.
Bonne nuit !
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