Posté en tant qu’invité par Jeff:
Il y a de cela une bonne vingtaine d’années, je me rappelle avoir participé à une opération de sauvetage…
Nous montions sous une pluie battante le bon sentier du refuge de Gramusset, et il fallait toute notre foi dans les services de Météo-France pour ne pas redescendre en courant vers le col des Annes.
La voix quasi divine du messie chamoniard nous avait promit la fin du déluge pour le début de la soirée, et une nuit étoilée porteuse de promesses pour le lendemain.
Voilà pourquoi, ayant projeté de faire l’arête du Doigt à la Pointe Percée, nous supportions vaille que vaille les filets d’eau glacée qui nous dégoulinaient dans le dos.
La visibilité n’excédait pas dix mètres, et nous ne parlions pas, pressés que nous étions de trouver chaleur et réconfort auprès d’Olivier, ou plutôt auprès de ses désormais mythiques aide-gardiennes que la rumeur prétendait toutes issues, saisons après saisons, du giron de Mme de Fontenay… Nous étions impatients de faire la connaissance de la nouvelle collection été…
Enfin, au détour d’un lacet, voilà la silhouette du refuge qui émerge enfin d’une brume humide et glacée
Lorsque nous poussons la porte, l’ambiance qui règne à l’intérieur est tout sauf chaleureuse. Au milieu de la salle à manger, sur une table, une jeune femme gît, immobile. Assises à ses côtés, deux autres randonneuses, les yeux rougis.
Olivier, l’air grave, nous explique le drame en quelques mots : à la descente du grand névé de la voie normale la victime a fait une chute somme toute bénigne, mais qui s’est dramatiquement terminé contre les rochers.
Le matelas coquille du refuge a servi à descendre la malheureuse à l’abri, mais les secours ne peuvent intervenir avec l’hélicoptère, cloué qu’il est 1200 mètres plus bas par le mauvais temps.
Devant l’incertitude présidant à une éventuelle éclaircie, des gendarmes montent à pieds vers le refuge avec la perche Barneaud. Notre présence est providentielle, car nous pourrons éventuellement les aider à redescendre la victime. Le gardien annonce par radio la nouvelle aux sauveteurs.
Ces derniers ne tarde pas à arriver. Ils sont deux, un jeune et un vieux de la vieille que l’urgence de la situation laisse de marbre. Il montre un sang-froid et un calme peu communs, avare de gestes et de mots, mais pas d’efficacité.
En dix minutes, la blessée (présomption de fracture de la colonne vertébrale) est rassurée et attachée sous la perche, comme un explorateur anglais prisonnier des cannibales.
Il nous distribue ensuite brièvement nos rôles : il se positionnera à l’avant, son collègue portant l’arrière de la perche.
Ce second poste est terrible… Dans son champ de vision, le jeune gendarme n’a en tout et pour tout que deux choses : le ciel, et le cocon qui contient le corps emmailloté de la victime. Il ne peut en aucun cas voir ses propres pieds et sa démarche lors des premiers mètres le confirme : il titube laborieusement tentant désespérément de rester debout.
Et c’est là que nous intervenons : le chef nous a disposé en V inversé, chacun tenant un bout de corde d’une petite dizaine de mètres, un peu comme si nous étions en ski nautique. Et je ne peux mieux dire…
Notre mentor, au mépris de la plus élémentaire prudence, se jette littéralement dans la pente, entraînant à sa suite le fragile équipage. Il fait fi du sentier, préférant l’herbe détrempée des alpages où il galope allègrement tandis que son camarade semble ne toucher le sol qu’à des intervalles de plus en plus espacés.
Quant à nous, notre rôle est simple : freiner autant que faire se peut le rythme d’enfer qu’impose le vieux gendarme en plantant nos talons dans l’herbe grasse et en priant le ciel de nous prendre en pitié…
Tout à coup, le vieux gendarme pousse un cri en levant le bras pour nous intimer l’ordre d’arrêter le convoi.
Il sort alors sa radio et envoie un message en direction de l’hélicoptère posé aux Troncs.
Les nuages viennent de se déchirer, et par une modeste trouée on peut vaguement distinguer le fond de la vallée du Bouchet. Il n’en faut pas plus au pilote de l’appareil pour tenter sa chance, et nous commençons déjà à entendre le bruit de la turbine qui monte vers nous.
La suite est hallucinante… En quelques secondes, les deux gendarmes débarrassent la victime de la perche Barneaud et la prépare à l’embarquement. L’appareil arrive droit sur nous et se cabre au dernier moment, pour venir se positionner en vol stationnaire à 50 centimètres du sol, rigoureusement immobile malgré le vent qui continue de souffler en rafale.
Les deux gendarmes chargent leur protégée dans l’Alouette, embarquent, et nous saluent d’un bref signe de la main.
Demi-tour acrobatique de l’hélicoptère, qui plonge dans la vallée.
Nous nous regardons, éberlués…
Depuis l’appel radio, il ne s’est guère passé qu’une demi-douzaine de minutes !
Nos vies sont entre de bonnes mains…
Nous fîmes le lendemain la traversée prévue sous un soleil radieux, mais avec un pincement au cœur lorsque nous songions à cette jeune femme.
Mais comme mes histoires finissent souvent bien, nous apprendrons quelques jours plus tard que le diagnostique était heureusement exagéré, et que notre randonneuse s’en tirait avec une énorme frayeur, mais pas de séquelles…
Je garde de cet épisode un respect inconditionnel pour le PGHM, tout en espérant n’avoir jamais à les remercier personnellement…