Posté en tant qu’invité par Francois:
Le journal barbouillait de son encre grasse et toute fraîche un grand arroi de bouteilles et de tasses répandu, en pimpant attirail, sur la table en faux marbre mais vrai plastique dégueulasse du bistrot. On était dimanche matin et la tradition voulait que, après avoir pris le petit déjeuner au centre, on aille recommencer, mais de façon plus informelle comme on dit maintenant, au bistrot du coin où nous avions nos habitudes et notre ardoise. De plus, détail non négligeable, la serveuse était jolie. En gros et en détail.
Or donc, il y avait les douze. Il y avait Myriam, aux yeux clairs et au regard tendre, qui était ma préférée, il y avait Franck, le taciturne, incapable d’aligner trois mots de suite mais le cœur sur la main, il y avait Pierre et Jean-Mi, les frères siamois, Nicolas aux yeux de velours sombre qui coulait un regard fondant sur toutes les filles qui passaient à sa portée, et en ce moment il serre Myriam d’un peu près à mon goût. Je n’aime pas beaucoup ça et elle non plus, si j’en crois son petit air désagréable, acidulé, qui lui va fort bien, ma foi ! Il va se faire remballer, j’adore ça ! Je ne dis rien et je déguste l’événement. Et aussi Marie-Claire, toujours en rogne contre quelqu’un ou quelque chose et les autres, disparus maintenant dans la tourmente de la vie.
J’ai revu Nicolas quelques années plus tard. Grosse bagnole, le regard sombre s’est éteint, le ventre passe par dessus la ceinture. Parle que de sa carrière, de son appart qu’il vient d’acheter, de sa bagnole, tout juste s’il ne parle pas aussi de son ventre. C’est qu’il a du en mettre, du fric, là-dedans ! Pas malheureux, l’animal, et même plutôt heureux, travail, famille, patrie,… mais éteint. Où es-tu, mince Don Juan du temps jadis? Devenir comme ça, moi ? jamais ! plutôt mourir. Oui, bon, enfin, c’est ce qu’on dit ; figure de style. La vie se charge d’opérer sournoisement la transformation et on s’aperçoit trop tard qu’on est mort. Myriam au tendre regard, Myriam au clair regard s’est tuée dans un accident de voiture quelques mois plus tard… oui, bon, qu’est-ce que je disais ?
Moi, je vais bien. Merci. Un petit coup de blues de temps à autre…Amen.
Les têtes étaient studieusement penchées sur l’article et on ne voyait que les cheveux. Deux gars étaient tombés dans la face Nord de Roche Méane, dont nous avions fait la voie normale peu de temps auparavant. Une cordée passant au pied de la paroi avait trouvé les corps complètement disloqués. Le journaliste décrivait ça avec force détails sanglants et épouvantables. En voilà un qui connaît son boulot… si les ventes ne grimpent pas …
J’ai regardé les noms et j’ai eu un grand vide. Avant-hier encore, on discutait tranquillement de la pluie et du beau temps, et maintenant paf! …terminé. Et le monde continue de tourner, et les gens de vaquer, et nous de manger nos croissants tous frais et croustillants sur la terrasse, et le soleil illumine les cheveux blonds de la serveuse, ses bras dorés et ses jolis détails et eux sont morts et rien, mais rien de rien, n’est changé à la surface de la terre. Deux gugus en moins, c’est tout, sur quelques milliards est-ce que ça se voit ? Et puis nous… Nous ? dans dix minutes, on n’y pensera plus, on aura fini nos verres, on discutera de choses et d’autres, du temps qu’il fait, des courses prévues, des fabricants de matériel -bandes de voleurs, va ! t’as vu le prix du piolet Charmond ? …alors ?
Alors l’attaque est venue du côté où je m’y attendais le moins.
- Tu as vu, François, c’est horrible!
Les yeux clairs se sont faits impitoyables, mais le regard est toujours aussi tendre. Expliquez moi ça. Myriam sait pourtant bien que je ne suis pas très démonstratif. Surtout dans ces cas là. Elle le sait, quoi !
Tous me regardent. Ils attendent de moi quelque chose, un commentaire intelligent accompagné d’une nécrologie pertinente, agrémentée elle-même d’une hagiographie bien sentie, conformément à ce qui se fait dans ces cas là: une oraison funèbre à la Bossuet.
Elle enfonce le clou, elle insiste. - Dis, François, c’est horrible, dis!
- Ben oui, ben … grogne François,
Respectueux silence, et attentif… le temps suspend son vol dans l’attente de l’oracle…
-… ben qu’est-ce que tu veux que j’y fasse?
Ainsi va la vie. Les deux copains sont tombés dans les oubliettes de l’Histoire. Je ne me souviens même plus de leurs noms…
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