Nouvelle voie face nord Grandes Jorasses

Posté en tant qu’invité par harry olivier:

« A Ley » face nord des grandes Jorasses - 850 mètres V 5+ A3 6b M5+

Philippe Batoux, Gabaroux, Benoît Robert

26 - 28 février 2003

Récit Philippe Batoux :
"
Nous avons passé les 26, 27 et 28 février dans la face nord des Grandes
Jorasses pour y ouvrir une nouvelle voie qui sort sur une pointe non
nommée
entre la pointe Croz et la Pointe Hélène, pointe que nous avons
baptisée
« Punta Magali ».

Mardi 25 l’approche. Nous montons à Lechaux accompagné par notre ami
Nicolas
qui nous aide à porter nos sacs trop lourds.

Mercredi 26 : le jour le plus long. Nous sommes réveillé à minuit et
demi
par deux suisses qui partent pour l’éperon Croz, nous nous levons une
heure
plus tard. La voie commence par des goulottes faciles en neige
polystyrène,
ça va vite. Puis, cela se redresse, la glace est bonne mais plus fine :
une
magnifique longueur presque verticale en 5+, une pente de neige sans
consistance sur des dalles et nous sommes à deux longueurs du névé
supérieur
du Croz. Là, tout se complique : du mixte délicat dans un rocher
parfois
fragile, vers 22 heures 30 Gab trouve une corniche que l’on pourra
tailler
pour faire un bivouac. Après une bonne séance de piochage je sort le
réchaud
pour faire fondre de la neige. Mon fidèle réchaud qui m’a accompagné
partout, au Suikarssuaq, au Cerro Torre au Cholatse et j’en oubli a
l’air
bizarre, tout à coup une flamme apparaît au niveau de la valve de la
cartouche. J’ai peur que cela explose. Il faut réagir vite. J’ai trois
solutions : 1 partir en courant, vu l’emplacement c’est impossible, 2
jeter
le réchaud, c’est embêtant de ne pas avoir de réchaud dans la face nord
des
Jorasses, 3 dévisser la cartouche en flamme. Je retiens la dernière
solution. Je devisse donc la cartouche en espérant qu’elle ne va pas
exploser, mes gants prennent feu, j’arrive à les éteindre en les
enfouissant
dans la neige. Le réchaud est mort. On mangera de la neige. On passe la
nuit
comme on peut, je suis assis dans la pente mes pieds sont bloqués sur
Gab
qui m’empêche de glisser. Je ne peux pas entrer dans mon duvet plus
haut que
la taille. Je rêve d’une nuit sur portaledge… Vers 4 heures du matin il
se
met à neiger.

Jeudi 27 : la neige. Pour une fois, le départ du bivouac est rapide.
Comme
nous n’avons pas de réchaud il n’y a rien à préparer et comme on est
tous
très mal installé personne n’a envie de faire une grasse matinée. Nous
remontons le névé, d’abord en neige puis en glace : cela fait mal aux
mollets. Les coulées de poudreuses nous obligent à nous arrêter
fréquemment.
Nous arrivons dans le dièdre au sommet du névé, enfin protégé de la
neige.
Le rocher est globalement médiocre. Ben enfile les chaussons pour
quelques
pas obligatoires en rocher. Après 3 heures 30 de bataille pour faire 35
mètres il installe son relais. La nuit est tombée. On lui envoi ses
chaussures sur la dyneema, attachés par les lacets. Le colis se coince
sous
des surplombs et l’on voit passer quelque chose qui ressemble à une
chaussure. On espère que c’est une pierre. Benoît récupère le colis et
nous
demande pourquoi nous ne lui avons envoyé qu’une chaussure ? Il devra
donc
finir la voie avec une seule chaussure. Le bivouac est encore pire que
celui
d’hier, je suis sur une corniche de 50 cm par un mètre avec le vide
devant
moi et à ma droite. A ma gauche, Gab est coincé dans le fond du dièdre
avec
Ben au dessus, tous les deux assis. Je dors pendu sur le harnais par
deux
longes perpendiculaires qui me permettent de me caler plus ou moins. Il
est
encore impossible de fermer mon duvet.

Vendredi 28 la sortie. Le rocher au dessus du relais est vraiment
médiocre,
je n’ai pas envie de leur tomber dessus. Finalement avec mon marteau
j’arrive à creuser dans le granit mou des petits trous où je peux
placer des
aliens. Cela marche bien. Quand je tire sur l’alien les cames déforment
le
rocher comme de la patte à modeler. Deux longueurs plus tard,
stressantes
pour moi et pour mes compagnons puisque je dois purger des écailles
pour
avancer, en faisant très attention de ne rien leur faire tomber dessus,
j’atteins le sommet de la pointe Magali.
Nous demandons au PGHM s’il peuvent nous envoyer une chaussure. Ils
préfèrent nous redescendre. Par le privilège de l’age c’est Gab qui
redescendra en hélico, ayant donné sa chaussure à Ben. 3 heures 30 plus
tard
nous sommes à Planpincieux."

Félicitations…

Posté en tant qu’invité par Gilles SEBASTIEN:

Bravo à tous les trois et merci à Philippe pour le récit.

Qui aurait pu croire qu’une chaussure puisse tomber amoureuse d’un réchaud au point de se suicider après que ce dernier se soit immolé, leur amour étant impossible ?

Un salut à Ben qui après le Granier devrait compléter sa trilogie par la face nord du Nivolet. Mais là c’est autre chose…

Gilles