Posté en tant qu’invité par Francois:
Ce texte a été publié dans la plaquette de présentation de l’assemblée générale 2002 de la Fédération des CAF. En outre, si vous avez la curiosité de vous procurer cette plaquette, vous y découvrirez avec admiration une magnifique photo couleur de votre serviteur…
"Dans les années 70, lors d’un séjour dans les Pyrénées, nous
avions fait la face Nord de la Pic Longue au Vignemale. Cette voie, j’ai eu l’occasion de la parcourir à nouveau plus récemment. Elle n’avait pas fondamentalement changé. Peut-être quelques pitons en plus. Lors de notre premier parcours, je me souviens n’en avoir trouvé que deux. Il fallait donc planter des pitons et construire les relais. A cette époque, la théorie du coinceur était encore en élaboration dans les Yosemites lointaines. La voie elle-même donc avait peu changé, la différence étant d’ordre conceptuel. Différence matérialisée par une cordée de deux jeunes gars que nous avons rattrapés vers le milieu de la paroi, techniquement parfaitement compétents du point de vue escalade, mais manifestement peu à l’aise : difficulté à trouver la voie, multiplication des points d’assurage, difficulté dans l’élaboration des relais …
Aussi me suis-je à nouveau demandé : pourquoi ces jeunes, apparemment compétents, pataugent-ils dans cette voie assez longue et engagée, certes, mais somme toute pas très difficile pour les bons grimpeurs qu’ils étaient?
Cet été encore, dans la voie normale de la Barre des Ecrins, la plupart des cordées étaient équipées d’un rappel de 100 m, alors que 20 m de corde à simple suffisent, de deux piolets par bonhomme et décorées de matériel comme un sapin de Noël. La progression s’effectuait en tirant des longueurs bien que l’arête fournisse tout ce qu’il faut et au-delà pour avancer rapidement, et en toute sécurité, corde tendue ou aux anneaux.
Donc nous avons d’un côté compétence technique, matériel surabondant, et de l’autre progression lente, voire laborieuse, sur des itinéraires classiques ou même faciles. Pourquoi ? Que se passe-t-il ? Y aurait-il une carence au niveau de la formation ?
Il est bien évident que le souci de toutes ces cordées est la sécurité. Alors posons brutalement la question : la philosophie sécuritaire actuelle ne va-t-elle pas à l’encontre du but recherché ? Est-ce que les voies spitées, équipées, sécurisées, n’engendrent pas un relâchement de la vigilance, de l’esprit d’initiative ? une confiance absolue dans l’équipement en place n’est elle pas à l’origine d’une certaine insouciance, d’un certain renoncement à apprendre à se débrouiller tout seul ?
Lors d’une descente en rappel dans les Cerces, il y a quelques années, nous avions rejoint deux gars, barbe de trois jours savamment inculte, en perdition à un amarrage: il y avait bien deux spits mais ni chaîne, ni maillon, anomalie que je ne me charge pas d’expliquer. Nous leur avions suggéré de mettre un maillon rapide. Ils n’en avaient pas. Alors nous leur avions dit d’installer un anneau de sangle ou de cordelette. Ils n’en avaient pas. " Coupez un bout du rappel " (horreur!). Ils n’avaient pas de couteau. " Abandonnez un mousqueton ". Ils n’y avaient pas pensé. Le topo indiquait dix dégaines, ils avaient pris dix dégaines. Point barre. Ils étaient par ailleurs parfaitement compétents mais le fait qu’ils pourraient trouver de l’imprévu ne leur était pas venu à l’idée et n’entrait pas dans leur représentation.
La véritable sécurité n’est-elle pas de savoir se débrouiller par ses propres moyens quelques soient les circonstances? Or actuellement, semble-t-il, les grimpeurs ne sont pas assez formés à l’imprévu. Pourquoi? Parce qu’ils sont formés sur des sites aseptisés où l’imprévu non seulement n’a pas sa place, mais est absolument banni. Est-il normal de trouver en montagne, même dans des voies dites sécurisées, des grimpeurs qui ne savent pas planter un piton (un quoi ?) ou poser un coinceur? Si on me répond « oui », c’est que je ne suis plus dans le coup! Qu’il manque un spit, un relais, qu’on casse un crampon, qu’un coup de vent embarque le topo et c’est le drame.
Lorsque j’ai commencé la montagne, il y a …euh…quelque temps…on nous apprenait qu’il ne fallait pas tomber. Maintenant, on apprend à tomber. Certes, c’est louable, mais pas dans n’importe quel contexte. Le risque est qu’on prenne l’habitude de tomber et qu’un jour on tombe dans un endroit où il ne faut pas. Et on se cassera la figure pour de bon. On nous apprenait qu’il existait une éthique, laquelle éthique avait comme exigences, entre autres : grimper avec le moins de points possibles, ne pas poser de spits (car à l’époque, le spit, c’était le diable), partir du bas et arriver au sommet en acceptant les conditions rencontrées et en suivant avec intelligence et subtilité le cheminement proposé par la montagne et non pas avoir le nez sur une " ligne " et rester paralysé et perdu et se dévissant la tête de tous côtés si on ne voyait pas le point suivant. Moyennant quoi on grimpait assez " expo " (suivant les normes actuelles) mais on se débrouillait à peu près partout. Et si on n’avait pas le niveau, eh bien, c’est fort simple, on n’y allait pas.
Réflexions de vieux pour qui " de mon temps, c’était mieux "? Peut-être. Cependant, ce que je peux constater tous les étés en montagne m’incite à penser que je n’ai pas tout à fait tort. Les grimpeurs, de plus en plus, progressent en montagne comme ils progressent en falaise, en tirant des longueurs. Et on " fait des horaires « , et la fatigue s’accumule, et on descend sur une neige calamiteuse etc…
De ce point de vue, les grimpeurs pratiquant également le ski-alpinisme sont beaucoup plus à l’aise pour la bonne raison qu’ils ont l’habitude de chercher un itinéraire, d’évaluer les conditions, de tenir un horaire, de progresser les sens en éveil, de se dépatouiller en toutes circonstances, bref, qu’ils ont une connaissance de la montagne, une culture alpine (lâchons le mot), que les " simples " grimpeurs ont de moins en moins. A ski, surtout en pente raide ou dans les passages exposés, on est seul, on ne tombe pas. Il faut donc posséder parfaitement son sujet.
En conclusion, qu’est-ce que la sécurité en paroi? Plus qu’un équipement systématique à grands coups de marteaux piqueurs et de perforatrices à batterie (pratique que l’on peut d’ailleurs contester dans le cadre d’un débat plus " écologique " mais ce n’est pas le propos) il s’agit donc d’un état d’esprit : être autonome, se tirer d’affaire quelque soient les aléas. C’est le message que nous nous devons de faire passer et les techniques que nous nous devons d’apprendre aux membres de nos clubs.
En conclusion de la conclusion, je dirai que les voies équipées, c’est quand même drôlement confortable et agréable ! »