Posté en tant qu’invité par Francois:
Les histoires de Guillaume Bernard-Granger (« cotations ») m’ont fait remonter des souvenirs dont j’ai envie de vous faire profiter. Quelle chance vous avez, bande de galopins !
Naturellement, ceux que ça énerve ne sont pas obligés de lire. Autant les prévenir tout de suite. Mais je ne suis pas sûr que cet avertissement préalable soit bien utile, vu qu’ils me balancent tout de même leurs remarques acides. Ce qui prouve qu’ils lisent malgré tout.
Ceci dit, les remarques acides ne me gênent pas outre mesure. Elles font partie du jeu. Et puis, l’habituel chœur de louanges, c’est un peu monotone…
La Meije, années 70-75 à peu près.
On avait jeté notre dévolu sur la voie Gauci (on a du le jeter un peu loin parce qu’on ne l’a pas retrouvé).
Dans cette face S-O de la Meije, il y avait à l’époque, deux voies : la voie des marseillais, ainsi nommée parce qu’elle a été ouverte par des marseillais, et la voie Gauci du nom de l’ouvreur André Gauci, guide à la Grave. Comme on le constate, les noms de voies étaient alors d’une originalité proprement ahurissante.
La voie Gauci était cotée ED- dans le guide du massif des Ecrins, édition 1969. Peut-être que maintenant, c’est AD+ ou D-… je ne sais même pas si elle figure encore sur les topos…
Bref, lever 5 heures, départ 6 heures, attaque 7 heures.
Ombre… froid… petite brise coupante…
Dans le sac, comme on ne connaît pas l’état de la voie, on a embarqué quelques biscuits : une dizaine de clous (méfiant !), marteau, cordelette pour rappel si le grand méchant loup nous oblige à redescendre, doudoune, piolet, crampons… enfin, minimum pour un bivouac.
Aux pieds, les super-guide, bien dures, bien rigides…
Le départ est raide, sombre, vaguement surplombant… froid… froid… j’ai du mal à fermer les mains… suspendu au clou, mains sous les bras, j’essaie de me réchauffer. J’ai envie de vomir… à bout de corde, le temps de matraquer un piton pour le relais, et le petit déjeuner prend le chemin du retour.
Bernard arrive. Bernard me demande : « qu’est-ce que tu as ? tu es tout vert ! »
Bernard passe en tête. Bernard est un véritable buldozère, rien de l’arrête. Bernard est comme Damart : « froid ? moi ?.. jamais ! »
On ne sait pas trop où on va. On louvoie à droite à gauche sur des vires, séparées par des murs raides. Un piton par ci, un par là… d’après le topo, on doit emprunter une grande fissure. Effectivement, du bas on la voit très bien, mais le nez sur la paroi, on ne voit plus rien.
Quant à l’équipement, on a compté quatre pitons en place et un bout de cordelette effilochée.
Finalement, on arrive à cette fameuse fissure, non équipée, naturellement. Le soleil nous chauffe le dos. Après le froid du matin, c’est bien agréable.
L’escalade se déroule à peu près bien jusqu’à une espèce de passage où il faut se tortiller, coincer les godasses ; le sac qui racle, le piolet qui accroche…
De la fissure chamoniarde ? ici ?
Passage suivi d’une dalle finaude, sur gratons, où la rigidité des super-guide fait merveille. Du VI, dit le topo. Seul hic, le sac qui tire en arrière, le clou trois mètres plus bas, que je n’ai pu enfoncer complètement. Cravaté d’un anneau de cordelette, il est à moitié sorti.
Bernard, ficelé au relais, sur des pitons dont la qualité est compensée par la quantité, regarde avec inquiétude.
Encore un bout de fissure récalcitrant. Je ne fais ni une ni deux : je coince la tête du marteau dans la fissure et je tire un coup. Ca passe.
En ces temps là, un seul credo : « Faut que ça passe ou que ça dise pourquoi ». On n’est pas regardant sur les moyens et, à l’encontre des chasseurs qui tirent sur tout ce qui bouge, on tire sur tout ce qui tient.
Puis la montagne s’humanise et à quatre heures de l’après-midi, comme on ne peut aller plus haut, on en déduit qu’on est au sommet.
A cette époque, il ne nous serait pas venu à l’idée, il ne serait venu à l’idée de personne, de s’arrêter au pic du Glacier Carré ou au Pas du chat et de redescendre.
A neuf heures du soir, on est à l’Aigle.
Avant de passer la porte de la petite cabane, havre de paix dans l’océan des glaces, les deux grimpeurs s’arrêtent et lèvent la tête.
Dans le ciel serein les étoiles scintillent. Et la Voie Lactée, ô sœur lumineuse, prend son cours vers d’autres nébuleuses.
Ah ! avons-nous assez divagué, de la belle aube au triste soir ?
Quelques années plus tard… juin 1996…
Quelques années… quelques années… ça fait quand même plus de vingt ans !
- Quoi ?! plus de vingt ans ? t’es sûr ?
Je me livre à un petit calcul… gna, gna… retiens zun… gnagnagna… grmmmblll…
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Pas de doute ! dans le meilleurs des cas, ça fait vingt et un ans et dans le pire, vingt six…
Ben alors là… ben là alors… et puis attends, on n’est pas en 96, en 96 c’est l’histoire que je vous vais conter. On est en 2006.
Terminé, je ne mets plus de dates dans mes petites histoires. Trop déprimant.
Donc plus tard, passent les jours et passent les semaines, la Seine ayant coulé quelque temps sous le pont Mirabeau, des amours sont partis comme cette eau courante…
Mais la vie est lente et l’espérance violente.
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C’est pourquoi, un beau jour de ce mois de juin, le mauvais temps ayant fui vers des contrées inclémentes, je suivais ce mauvais garçon, qui sifflotait les mains dans les poches.
Ah ! juin… que ton soleil, ardente lyre, brûle mes doigts endoloris,sur le rocher dans cette ivresse !
Les Meije éternelles plantaient dans l’azur les pics et les arêtes de rochers colorés.
- Vois-tu, mon cher ami -dis-je au mauvais garçon- le point délicat est de situer le départ. Ceci fait, plus besoin du topo… tu suis.
Le soleil chauffait le rocher depuis une demi-heure déjà. Laissant « les grosses » au pied de la voie, nous partîmes dans l’ivresse.
Pour partir dans l’ivresse, il faut un sac, un seul sac, et dans ce sac, un litre et demi d’eau. On y met aussi, dans ce sac, deux K-Way premier prix, un paquet de biscuits et une paire de chaussettes de laine usagée.
Les grimpeurs, collants fluo et polaires légères, alternent les longueurs en mousquetonant les spits rencontrés. Au terme d’une escalade agréable et bien sentie, ils trouvent une pancarte :
«Fin de la voie. Prière de descendre en utilisant les rappels svp. E pericoloso spor… ».
La fin est illisible.
Une dizaine de rappels parfaitement équipés les déposent au pied de la voie ou presque.
Partis à onze heures, sous le soleil, ils retrouvent le refuge à six heures, où les attendent l’apéro du soir et l’ami Kostrowitsky, monté entre temps avec quelques victuailles de luxe.
Puis les démons du hasard, selon le chant du firmament, nous mèneront à sons perdus. Leurs violons feront danser notre race humaine sur d’autres descentes, à reculons.
(M… ! huit heures moins le quart ! faut que j’y aille…)
Morale de cette histoire : autres temps, autres mœurs.
Si vous avez une question, je suis prêt à vous donner quelques explications.
Mais j’allais oublier…
Sur le glacier, au pied du dernier rappel, qu’est-ce qu’on trouve ?
Hein ? qu’est-ce qu’on trouve ?
On trouve le dévolu, jeté vingt ans auparavant !
Quelle chance !
Ainsi, la boucle est bouclée…
[%sig%]