Ferment bulgare (suite3)

Posté en tant qu’invité par Francois:

Pour ceux qui n’auraient pas suivi:

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Les hirondelles…

Raoul d’Andrésy, vieille noblesse normande, propriétés du côté d’Etretat, et Jim Barnett. On les appelait « les hirondelles » parce qu’ils avaient le chic pour se pointer avec le beau temps. Quand les hirondelles arrivaient, on pouvait être sûr que le beau temps n’était pas loin, de vrais baromètres, d’une fiabilité à toute épreuve. Je ne sais pas comment ils se débrouillaient, mais ça ne ratait jamais. Un sixième sens ou je ne sais quoi… c’était un grand mystère.

A part ça, toujours à l’affût d’un mauvais coup.

Tenez, par exemple…

Dans les dalles de l’Encoula, il y avait la voie Landau-Lifschitz-Kittel et juste à gauche, il y avait la voie Jakon-Delaphobe qui aboutissait à la grande cuvette blanche dans le haut de la paroi. Soit dit en passant, évitez cet itinéraire par temps douteux car la cuvette blanche récupère toute la flotte des alentours et on grimpe dans une véritable cataracte. Cette voie montait le long d’un vague éperon et méritait d’être redressée en empruntant le dièdre plus raide mais beaucoup plus direct, à gauche. Plus qu’une importante variante, ne chicanons pas,
c’était une véritable première.

Parfaitement, une première, ne chicanons pas…

Parce que certains mauvais coucheurs pourraient chicaner, faire des remarques aigres, désobligeantes, dire que « hummmouiii, une premièèère, ça se discuuute… faut vouaaar… plutôt une variante…etc. »

Bref, des jaloux…

Nous avions l’affaire dans le collimateur et un beau jour, au cours d’un conciliabule autour du feu avec les hirondelles et quelques autres, nous lâchâmes quelques mots sur la question, laissant entendre que le lendemain matin, nous irions en découdre. Tout était prêt le soir : les sacs bouclés, le réchaud en batterie, l’eau dans la gamelle, l’allumette sortie… Tandis que le thé chauffait, on n’avait qu’à sauter dans les godasses et en avant !

Et que croyez-vous qu’il arrivât ?

Il arriva que les hirondelles s’étaient levées deux heures avant nous et s’étaient carapatées en douce. Arrivés au pied des dalles, nous les vîmes trois longueurs plus haut, en train de batailler dans le dièdre. La silhouette de Raoul se découpait nettement sur le fond du ciel, d’un bleu ultramarin.
Ca ch… des bulles à cause qu’on était encore loin de l’époque du marteau piqueur, et quand il n’y avait plus de fissures pour matraquer des pitons, on utilisait des ruses de sioux ou des bricolages fumeux qui eussent fait hurler à la mort et fuir ventre à terre, et jambes au cou, nos actuels théoriciens de la sécurité et du relais béton avec spit de 12, chaîne et maillon rapide estampillé 2200 daN…

ha- ha ! 2200 daN… laissez-moi rire… estampillé rien du tout, ouais… estampillé « fais pas l’idiot, mon gars, pasque si tu y vas, on y va tous les deux… », ouais…

Faut dire aussi qu’on était jeune.

Bon.

Alors qu’est-ce qu’on a fait ?

En d’autres termes : « Que fîmes-nous alors ? »

On leur a crié après avec des mots grossiers, vulgaires, et principalement scatologiques ; on les a agonisés avec des noms d’oiseaux -tous ceux qu’on connaissait- et même on en a inventé des nouveaux.
Le résultat fut de nous essouffler considérablement et de nous assoiffer. Les autres, là haut, faisaient la sourde oreille. Lorsque nous eûmes épuisé le répertoire, nous redescendîmes noyer notre déception dans un plat de nouilles à la sauce tomate.

« Fallait vous lever plus tôt » qu’ils nous ont dit, en rentrant le soir.

Voleurs, va…

En plus, ils ont appelé leur voie…

  • Quoi ? ça ? une voie ?

Ha-ha ! je ris… parfaitement, je ris ! et même, je ricane…

Une voie… une voie… faut le dire vite… finalement, tout bien considéré, ce n’était qu’une simple variante. Ca ne se discute même pas.
Donc ils ont baptisé cette modeste variante le temple de la subtile clairvoyance. Tu parles ! comme nom prétentieux… non mais, pour qui se prennent-ils?.. subtile clairvoyou, oui…

Mais la mode du temps était de faire dans l’orientalisme chatoyant (voir plus haut Katmandou, djînes à fleurs, peace and love etc.)…
Remarquez, Raoul voulait l’appeler, allez savoir pourquoi, le lopin d’Arsène ; peut-être à cause de la petite terrasse herbeuse…

Tout ça pour dire qu’il fallait se méfier de ces deux là. D’ailleurs, pendant un temps, on ne leur a plus causé.

Cette voie est tombée dans les oubliettes. Je suis sûr que vous n’en avez onc entendu parler. Ah évidemment, si cette voie fut été ouverte par un grand nom de la montagne… je ne sais pas, moi… tiens, au hasard… par Marcel D., par exemple… on eût dit « voie magnifique, destinée à devenir une grande classique etc. etc. » et on en eût causé dans les siècles des siècles.

Selon que vous serez puissant ou misérable…

Autre exemple (je suis en verve d’exemples !) :
Je m’appelle Marcel D. (D. pour Duchamp, qu’est-ce que vous allez chercher !), je m’appelle Marcel Duchamp, je prends une cuvette de chiotte, je la pose sur un socle, je mets une étiquette en dessous « Cuvette de chiotte. Par Marcel Duchamp », je dis « c’est une œuvre d’art », les directeurs de galeries se bousculent, tapis rouge et tout le toutim, le public fait oh ! et ah ! et bée là-devant pendant une demi-heure au moins, les critiques en glosent à gorges sèches tellement qu’ils en éclusent tout le Champagne du vernissage, et je gagne des tas de sous.

Maintenant, je m’appelle Francois Untel, je prends un canard, je le plume, je lui colle une écumoire dans le croupion, je mets sur l’étiquette « Canard à l’écumoire » et je dis « c’est une œuvre d’art ». Je présente l’œuvre d’art au directeur de la galerie qui me fait : « Qu’est-ce que c’est que cette horreur? virez-moi ça tout de suite ! ». Non seulement je ne gagne pas des tas de sous, mais j’en suis de ma poche pour un canard et une écumoire (après voir hésité entre « un » écumoire et « une » écumoire, j’ai consulté le Petit Robert : on dit bien « une » écumoire ; j’ai vérifié).

Vous saisissez la différence ?

Allez, encore un exemple, le dernier, promis, et qu’on ne m’accuse pas de digression ; ce sont des exemples, des comparaisons, des analogies pour éclairer un problème.

Je m’appelle Marcel D., j’écris des bouquins qui ont un certain succès, je vais voir Michel Guérin et je lui dis « j’ai commis un nouveau livre, est-ce que vous pouvez m’éditer ? ». « Mais comment donc, Monsieur D., par ici, je vous prie… » tapis rouge et tout le toutim… « mais vous prendrez bien quelque chose, Monsieur D. ? »
Et Monsieur D. par ci… et Monsieur D. par là… et patati et patata …
« mais je vous en prie… mais après vous, Monsieur D…. tenez, installez-vous là… vous avez besoin d’autre chose ? »
Et salamalecs, et salamalecs…
……………………………
« Francois ! (Francois, c’est le grouillot ; un paysan mal dégrossi, un peu simplet que le grand éditeur a embauché par générosité et qu’il exploite sans scrupule) Francois, monte une bouteille de Champagne pour Monsieur D. ! »

D’un autre côté, je m’appelle Francois Untel, j’écris quelques bricoles sans prétention parce que ça m’amuse, je vais voir Michel Guérin et je lui dis « voilà… », il me répond « ça vaut pas tripette, vot’ truc… on vendra rien ».

  • Mais vous ne pourriez pas faire un petit effort pour un jeune auteur qui…
  • …’coutez mon petit vieux, pas que ça à faire, j’ai du boulot, moi. Tiens, essayez donc Gallimard, p’têt que. Allez, a r’vi.
    Bon, quant à Champagne et compagnie, je peux me brosser.
    (Finalement, ce n’est peut-être pas plus mal. Si j’étais édité, il faudrait que je gère des choses, que je fasse du publik rilacheune, tous des trucs qui m’insupportent. A moins que ça me rapporte beaucoup de sous, auquel cas je pourrais embaucher quelqu’un pour les corvées, un collaborateur dévoué, fidèle, pétrifié d’admiration, que je paierais au lance-pierre et qui n’hésiterait pas à sacrifier ses ouiquendes pour chanter mes louanges devant les caméras …).
  • Ré.
  • Quoi, ré ?
  • Une caméra, des caméré ; c’est de l’italien…

Vous avez compris ? c’était des exemples pour éclairer comment que ça se fait que certaines voies tombent dans l’oubli. J’ajoute que Marcel D., c’est un nom complètement fantaisiste, choisi absolument au hasard. N’allez pas faire de rapprochements. Tout personnage fortuit avec cette existence serait purement ressemblant etc. etc.

(à suivre)

[%sig%]

Posté en tant qu’invité par l’Urbain:

je pourrais embaucher
quelqu’un pour les corvées, un collaborateur dévoué, fidèle,
pétrifié d’admiration

Suis actuellement au chômage…

que je paierais au lance-pierre et qui
n’hésiterait pas à sacrifier ses ouiquendes

… heu … mais je crois que je vais vite trouver du travail…

Posté en tant qu’invité par Paul G:

C’est fin, c’est très fin, ca se mange sans faim…

La suite ! boumboumboum
La suite ! boumboumboum

Bon, j’arête, pour ne pas payer les droits d’auteur.

Posté en tant qu’invité par pierre:

Ah, francois : c’est bon !
C’est bon ! Et même très bon !
C’est tellement bon que c’est … … … démon ?

Sinon : des noms !!!

Bon, une chose me chiffonne, comme un zeste de citron rehausse une douceur, comme un petit croustillant valorise l’onctuosité d’une sauce, comme un mur jaune éclaire les tonalités sombres et riches d’un tableau flamant, comme une modulation mineure approfondit l’ut majeur. Bref, comme une ampoule au pied te rend la vie plus perceptible !
Voila : j’ai bien compté, et tu nous délivres maintenant tes gourmandises d’écriture sans attendre le nombre de post apologétiques requis. Même pas les dix syndicaux que tu exigeais naguère ne sont pas atteints.

Alors quoi ? Est-ce un effet de la déliquescence des moeurs dont nous causent les ligues de vertu ?
Est une confirmation des imprécations des déclinologues ?
Est- ce la montée de l’insécurité dont se régale qui nous savons ?
Plus grave : ne s’agit-il pas d’une tentative de subversion visant à orienter le résultat des élections présidentielles ? … On en frémit …
Tu nous dois une explication !

PS : Encore merci, et vivement demain, pour la suite !

Posté en tant qu’invité par AlbanK:

" Soit dit en passant, évitez cet itinéraire par temps douteux car la cuvette blanche récupère toute la flotte des alentours et on grimpe dans une véritable cataracte…"

-Hummm, tout de même …

Posté en tant qu’invité par Igor:

Raoul d’Andrésy et Jim Barnett, ils n’ont pas ouvert un truc à l’Aiguille (creuse) du Midi ces deux là ?
(oui, oui je sais, la culture, la confiture, tout ça …)

[%sig%]