Ferment bulgare (suite2)

Posté en tant qu’invité par Francois:

Pour ceux qui n’auraient pas suivi:

début
suite1

Pendant ce temps, Radio-Vatican distillait des nouvelles des cieux.

Normal, me direz-vous…

(Comme à trois mille, on est plus proche de Dieu, Radio-Vatican était la seule radio qu’on pouvait capter.)

Nouvelles selon lesquelles les colères du firmament dureraient encore une journée, au moins, mais peut-être une hypothétique amélioration éventuelle le surlendemain.

  • Bon, dit Pierre avec un large sourire, il fait mauvais partout, même dans le sud. Il y en a pour tous les points cardinals.
  • Cardinaux, Pierrre, cardinaux…
    Nous eûmes une pensée affectueuse pour Nedde et Khonseye, dans le sud. Leur espoir de nous éblouir et de nous faire crever de rage au récit de leurs exploits, cet espoir s’envolait. Et puis, plus question pour eux de faire les jolis cœurs et de se donner des airs devant des grimpeuses en costume succinct et en vertu approximative.

Quelques verres de rouge firent passer la déception. Le rouge que nous avions monté deux semaines auparavant à la sueur de notre front. Je me pris à méditer sur l’itinéraire passé et à venir de ce vin…

Quelques verres de rouge qui firent oublier toute retenue à Thierry, et lui délièrent la langue. Il se mit à casser du sucre avec enthousiasme sur le dos de ses collègues.
Ayant confisqué la bouteille, Pierre l’entourait d’un bras tendre et protecteur. Ces agapes nous avaient rendus somnolents, proches de la béatitude et bienveillants à l’égard des faiblesses de l’humanité.

  • Paf !
    Je sursautâmes. Pierre aussi ; la bouteille vacilla dangereusement et fut rattrapée in extremis.
    « …parfaitement ! tu te rends compte ? un guide suisse !.. il voulait pas descendre, alors il a donné un soufflet à son client ! paf !..c’est pas très déontologique, ça… »
  • Quoi ? tu veux dire qu’il l’a souffleté ? hoqueta Pierre.
  • Comme dans « le Cid » ? quand le Comte donne un soufflet à l’autre, là ?..

On en était soufflé.

« Il lui a filé une claque, comme qui dirait » précisa Thierry pour plus de compréhension.

Thierry réfléchit quelques secondes en fixant intensément la queue d’une casserole, puis il
déclara :
« J’ai dit une claque… finalement, c’était p’têtre un coup de pied au cul… plutôt…»

Puis il ajouta, à l’attention de Pierre qui détenait la bouteille :

  • Tiens, verse encore un petit coup ; ça m’a donné soif, ces histoires… une larme, hein ? un soupçon… un fond…
    Pierre s’exécuta. Le vin se déversa en cataracte par-dessus le bord du verre et se répandit sur la table.
  • Ca suffira, merci.

Ce modeste repas avait requinqué notre optimisme et nous étions prêt à aimer le monde entier, même les guides suisses qui torturent leurs clients.

On dira ce qu’on voudra, la cuisine… la cuisine, c’est social d’abord. Invitez votre meilleur ennemi à votre table, et à la fin du repas, il vous tapera sur le ventre en vous appelant « mon cher ami » ou « mon vieux Bernard ».

« Bon, les gars, on a assez bu. Allons nous coucher… »

Nous allâmes.

Au sec.

Le lendemain, il pleuvait à pierre fendre.

La pluie tambourinait sur le toit. Nous restâmes sous les couvertures un temps considérable mais compatible avec la bienséance puis nous nous levâmes vers onze heures, midi, quelque chose comme ça.
Thierry était descendu à la Bérarde chercher une bouteille de gaz.

Ben ? par ce temps ?

Bah ! il est guide, c’est son boulot. Les guides se jouent des éléments déchaînés, c’est bien connu, et ramènent leur client à bon port contre vents et marées. Tout le monde le sait ; il suffit de lire les récits terribles publiés dans Paris-Match où le guide rapporte son mari (le mari de l’épouse, pas le mari du guide) à l’épouse folle d’inquiétude qui se souvient que c’est lui (le mari, pas le guide) qui a les clefs de la voiture, à l’épouse folle d’inquiétude, dis-je, et il (le guide) ne lui demande (au mari, pas à l’épouse) même pas plus que le prix syndical de la course « je n’ai fait que mon boulot » déclare modestement le guide au journaleux Matcho-Parisien qui le félicite pour son abnégation en évaluant l’augmentation des tirages.

L’abnégation et l’héroïsme chassant l’adversité, c’est bon pour les ventes, coco. On poivre - et - sale avec un peu de décor alpin, du vide vertigineux, un chouïa soigneusement dosé de crevasse sournoise, bleutée et sans fond, une louche de rimaye carnivore pour compléter la mesure d’un bon assaisonnement, on mélange et les gourmets en redemandent. La recette est éprouvée.

A la suite de quoi l’épouse ex-éplorée tomba follement amoureuse du guide héroïque et bronzé, ils se marièrent dans l’intimité sans fleurs ni couronnes et eurent beaucoup de petits guides.
Et le mari, dans cette histoire ?
Je pourrais vous en parler, mais on va encore m’accuser de m’éloigner du sujet. Mais peut-être que si on me demande gentiment…

Bon…

Ben le mari, définitivement vacciné contre la montagne, a reporté ses appétits d’altitude sur d’autres reliefs, moins alpins, moins élevés, moins rugueux, mais plus confortables. Il a donc fichu le camp avec sa secrétaire dont le côté pile équilibrait harmonieusement le côté face et dont les jambes aspiraient les regards ; ils se marièrent discrètement dans la mairie d’un petit village de Lozère et eurent beaucoup de petits reliefs.
Au final, tout le monde fut satisfait de ce happy end hollywoodien.

Puis la question habituelle s’est posée : que faire ?
En refuge, quand il fait mauvais, les distractions sont rares.

Le livre du refuge ?
Nous le lûmes et le relûmes… à l’endroit, en commençant par le commencement, à l’envers, en commençant par la fin. Nous constatâmes qu’il n’y avait pas de récits de guides héroïques et bronzés.

Le livre de refuge, ça se perd. Dommage… c’était un bon reflet de la société alpinistique où tout un chacun pouvait faire profiter la communauté de considérations philosophico-esthétisantes remarquables ou exprimer des dons artistiques originaux.

Nous étudiâmes scrupuleusement des vieux numéros du Figaro, y compris les pub, la rubrique nécrologique, les annonces légales (« la ville de Lagny-Torigny-Pomponne lance un appel d’offre pour la réalisation de bordures de trottoirs… »). Puis, après avoir fait l’inventaire des sabots dépareillés - quasiment tous ; je pourrais vous en élucubrer, des pages, sur les sabots dépareillés, mais ça prendrait beaucoup trop de temps - nous étudiâmes à nouveau les vieux numéros du Figaro, des fois que des détails nous eussent échappés, par exemple le nom du rédacteur en chef ou le téléphone du responsable de la publicité.

Nous regardîmes par la fenêtre : il pleuvait toujours à chaudes pisses comme vache qui larme.

Nous fîmes le tour de toutes les fenêtres.

Pareil…

Chaudes larmes, citoyens !…

Quelque soit le point cardinaux.

Ah ! oui, en refuge, quand il fait mauvais, elles sont rares, les distractions…
On s’y enquiquine, d’accord, mais on s’y enquiquine au sec. Ca fait une sacrée différence.

Puis Thierry est arrivé, sans se presser, avec sa bouteille de gaz et son grand chapeau.

« J’ai des nouvelles » dit-il… en posant sa bouteille de gaz de treize kilo et son grand chapeau (treize kilo de gaz ; avec l’emballage, ça doit bien chercher dans les trente cinq kilo)

Toute nouvelle, même mauvaise, est bonne à prendre pour meubler la désespérance des heures qui, goutte à goutte, gouttaient.

« Ils annoncent le retour du beau temps pour demain à la mi-journée, après dissipation des brumes zet brouillards matinaux »

Thierry fit quelques mouvements d’étirement, parce que bon, trente cinq kilo… on a beau être jeune, en bonne santé et guide, on peut tourner le truc dans tous les sens, trente cinq kilo, ben ça fait quand même trente cinq kilo. La balance est formelle.

« Comme autre nouvelle, les hirondelles sont de retour. Je les ai rencontrées. »

(à suivre) …………………………………………………………………………….

[%sig%]

Posté en tant qu’invité par l’Urbain fermenté:

Depuis le temps qu’il fermente, le bulgare commence à sentir le camembert.
Faudrait penser à aérer.

Vite, la suite, et, surtout, le retour du beau temps.

Posté en tant qu’invité par AlbanK:

« J’ai dit une claque… finalement, c’était p’têtre un coup de pied au cul… plutôt…»

-Une claque, une claque, j’en atteste .

Posté en tant qu’invité par pachaBE:

Plein de souvenirs qui reviennent !

Vivement la suite ! :slight_smile:

Pacha

Posté en tant qu’invité par echodesmontagnes:

Ca sent le vécu çà !!! La suite…