Posté en tant qu’invité par Roland:
Sujet éternel…
Avant de te donner mes éléments de réponses personnels, je ne résiste pas à la tentation de te livrer un texte écrit par un ami (Philémon T.) avant son départ en Patagonie. C’est un peu long à lire mais il y a des choses intéressantes… et peut-être quelques réponses à tes questions.
(C’est extrait de « Voyage au pays où les rivières coulent vers le ciel » avec l’autorisation de Philémon)
"Le peuple des pierres.
Un samedi après-midi de juillet, quelque part dans un vallon des Ecrins (France)
Sur le linteau d’un petit chalet d’alpage, en bordure de notre sentier, une inscription gravée dans la pierre défie le temps… et l’esprit vagabond des marcheurs :
« Le chemin qui mène à la Sagesse est long, tortueux et semé d’obstacles ».
Nous remontons depuis des heures la longue vallée qui doit nous mener au refuge de l’O. Une sente dérisoire guide nos pas maladroits à travers le labyrinthe des blocs rocheux. Autour de nous, de majestueuses cascades emplissent de leur complainte mélodieuse les moindres recoins de l’espace. Au loin, mirage inaccessible, un orage dévore les plus hauts sommets.
A chaque pas que nous prenons à la montagne, le poids de nos sacs et la canicule accablante nous écrasent un peu plus. Parfois, au hasard du relief, une légère brise remonte des flots tumultueux du torrent que nous côtoyons, îlot de fraîcheur dans cette fournaise.
A l’heure qu’il est, la plupart des gens savourent les quelques instants de repos bien mérités du week-end mais nous, nous sommes là, à errer dans ce désert, au milieu du grand peuple des pierres, montant vers ce « là-haut » qui semble si loin. Et comme souvent quand la souffrance se fait pesante, des questions étranges assaillent notre volonté : que faisons-nous ici ? Que cherchons-nous sur ces montagnes ? Pourquoi revivre ces pénibles montées, pourquoi subir le froid qui nous mord et la chaleur qui nous écrase ? Quelle force nous attire ici ?
Parfois, nous croisons quelques touristes égarés, en baskets, fièrement harnachés de leurs petits sacs. Je les envie presque car leur bonheur est simple et accessible : le cri d’une marmotte qu’ils ne verront jamais, la contemplation presque religieuse d’un modeste sommet ou le panneau « Refuge 15 minutes ».
Notre objectif du week-end est l’un des plus beaux sommets de la vallée. Il s’affiche fièrement devant nous comme un matador devant le taureau. Il nous écrase, nous domine comme il le fait avec les pics alentours. Les lignes tendues et parfaites de ses arêtes se rejoignent aux portes du ciel, là-haut, 1500 mètres au-dessus de nos misérables carcasses. Mon regard qui parfois s’élève machinalement vers lui, comme pour vérifier si son imposante présence n’était pas illusion, retombe rapidement vers la vallée. Demain, il faudra hisser nos corps, nos sacs et la fatigue de la semaine jusqu’à ce sommet tant convoité. Mais déjà je sais, au plus profond de moi, que de la plus belle des cimes en apparaît toujours une plus belle et qu’il faudra redescendre dans la vallée avec un nouvel objectif. Je sais qu’il faudra se réentrainer, lire et relire les topos pour ne rien laisser au hasard et repartir vers cette autre cime idéale. Quête sans intérêt ou chapitres d’un livre exaltant ? Répétition sans fin ou élévation ? Je crains de ne pas avoir immédiatement la réponse !
Autour de nous, au fur et à mesure de notre montée, le paysage s’harmonise peu à peu. Les sommets se déploient vers le ciel, les arêtes s’aiguisent, les contrastes s’affirment jusque dans les moindres détails. L’architecte de cette vallée semble ne l’avoir conçue que pour être admirée depuis une certaine altitude. Ici, la trace de l’homme, souvent incompatible avec l’harmonie, se résume à ce mince sentier, fil d’Ariane des marcheurs bipèdes. Un décor digne de l’aube des temps où, à chaque virage, je m’attends à voir apparaître un troupeau d’animaux préhistoriques, broutant paisiblement l’herbe rase entre deux blocs de granit ! Je m’imagine premier homme d’une Terre vierge où tout resterait à découvrir, à inventer, à vivre. J’imagine cette vie de liberté, de simplicité et d’inconnu : pas de carte pour nous dire où aller, pas d’atlas pour nous dire ce que nous y trouverons, uniquement de l’inconnu et de l’imaginaire.
Peut-être est-ce cela que nous allons chercher en Patagonie : un paysage originel, des étendues vierges à perte de vue, des cartes imprécises se perdant dans la « Terra Incognita ». Là-bas, il y a 30 ans, vivaient encore des tribus dont le mode de vie n’avait pas évolué depuis 10 000 ans alors s’il reste un monstre du Loch Ness sur terre, ce ne peut-être qu’en Patagonie.
Une pierre sur laquelle je trébuche me rappelle à la réalité, la réalité des muscles endoloris par l’effort et du doute devant ce sommet trop imposant. Pourtant, il faut monter encore, se rapprocher peu à peu des étoiles car au bout du chemin, sur un sommet prestigieux ou inconnu, il y a le rêve de l’enfant que j’étais.
S’immerger dans la douce lumière de l’altitude, c’est le rêve des années de jeunesse. Des années passées à lire et relire les livres de Frison Roche, à rêver de pics inaccessibles, à envier les alpinistes qui partaient silencieusement, à l’aube, vers un destin inconnu. Ce chemin est déjà tracé : c’est celui que j’avais imaginé dans les grandes parois, un matin d’août, quand « ici » n’était pas encore « chez moi ». Il me porte vers ce théâtre sans gradin où l’homme lutte simplement contre lui-même. Car ici, il n’y a pas de spectateurs, ni d’adversaires. Les seules règles sont celles que la nature a fixée il y a des milliards d’années. Il n’y en a pas d’autres et il n’y en aura jamais d’autres. Rien n’est prévisible, car rien n’est prévu. Aucun coup de sifflet final ne retentit jamais et, si l’on est blessé, les vestiaires sont à bien plus que quelques enjambées. Tout cela peut paraître inhospitalier à certains, pourtant il n’existe pas d’autres terrains d’expression que la montagne sur lequel l’homme ne puisse autant se révéler à lui-même… si loin du monde qu’il a façonné.
Oui, bien sur, il y a ce risque : celui de perdre ce précieux cadeau qu’est la vie. Le risque de rendre inutile les souffrances d’une mère pendant 9 mois et quelques heures. Celui d’effacer tous les efforts de nos parents pour préserver cette étincelle si fragile qu’est la vie. Tous ces efforts pour la transformer, jour après jour, pendant de longues années, en une flamme puis en une torche qui brillera peut-être sur son petit monde. Il y a ce risque de voir perdu à tout jamais, au détour d’une crevasse, tous ces savoirs transmis, toutes ces valeurs et ces souvenirs acquis de hautes luttes par des générations de paysans, d’ouvriers et de mineurs. Il y a ce risque que ne comprennent pas nos proches ou ceux qui pensent que mourir en montagne est une mort vaine. Mais il n’y a pas de mort vaine, il n’y a que des vies vaines, que des vies perdues dans l’oisiveté et la monotonie à amasser des richesses inutiles. Etre riche, ce n’est pas posséder des choses, c’est savoir profiter des choses que l’on possède. Et quand on a possédé la très pure lumière de la haute altitude, quand on a vu le soleil se coucher sur des milliers d’horizons ou quand on touche enfin, du bout des doigts, son rêve d’enfant, on se dit que ce risque là valait le coup d’être pris.
Dès lors tout redevient limpide : ne pas continuer sur ce sentier, ce serait renier l’enfant que j’étais, ce serait ne plus être digne de cette grand-mère qui m’attend sous un tilleul de Sorbiers. Les muscles se délient peu à peu, le souffle redevient régulier, même la chaleur n’a plus de prise sur moi car le cerveau retrouve la source de sa passion. Quel mot étonnant « passion » : il vient du latin « patior » qui veut dire souffrir… comme s’il fallait absolument souffrir pour vivre pleinement sa passion. Comme si les sacrifices, les rendez-vous manqués avec sa famille ou ses amis étaient indispensables. Peut-être le sont-ils finalement car ils renforcent les liens les plus forts et brisent ceux qui devaient l’être ?
Même le sommet, si terrifiant tout à l’heure, devient plus familier. Est-ce moi qui me hisse à sa hauteur ou lui qui s’abaisse pour m’aider ? Souvent, l‘homme est persuadé de se hisser à l’égal de la nature… je crois intimement que c’est plutôt elle qui nous accepte, nous tolère, nous rend ce que nous lui offrons. Ainsi, le vrai alpiniste est simplement celui qui respecte la vie, la sienne d’abord, celle des autres et chaque petite étincelle de vie de ce monde minéral. Les montagnes ne sont pas là pour nous révéler aux autres mais bien pour nous révéler à nous même.
Tout est désormais limpide : aujourd’hui, je souffre un peu dans le purgatoire des cimes, cheminement besogneux parmi le peuple des pierres… comme si pour entrer dans ce paradis, il fallait se purifier des excès et des pensées de notre vie quotidienne. Demain, l’esprit enfin libéré de ma routine, accéderai-je peut-être à ce paradis convoité ?
Hasard du calendrier ou du destin, le lendemain fut largement aussi pénible et je dus attendre quelques jours pour savourer enfin ce paradis !"