Posté en tant qu’invité par AlbanK:
Toute la mémoire des hommes
à Laurence, passionée, journaliste et maladroite
Qui se souvient aujourd’ hui de Charles Buisson ?
Nous avons au fond des yeux des trésors plus précieux que les palais d’ Orient.
Attarde-toi, ma petite camarade, attarde-toi sur nous, sur notre histoire.
Nourris-toi de notre silence.
Nous sommes de cette race particulière que l’ on ne nomme pas.
Partir en montagne n’ est pas un acte politique, c’ est un acte militant.
Nous n’ en attendons rien, absolument rien.
Tous les discours, les " comment", les " pourquoi " épuisent l’ héxaèdre de Quintilien.
La littérature elle-même n’ est pas capable d’ y répondre.
La poésie uniquement, mais la poésie libre, sans contrainte, sinon celle du texte, et encore …
Celles et ceux qui accèdent finalement à la célébrité nous quittent .
N’ ayons crainte, ils nous retrouveront bientôt.
Nous somes de cette anonyme espèce qui se nourrit de vent.
Nous peignons jour à jour l’ ébleuité des cieux.
Emerveillés mais jamais stupéfaits, nous nous mouvons dans ce silence qui est nôtre et que nous créons pas à pas .
Nous fuyons l’ inutile, toute parole est vaine.
Monter !!!
Monter encore !!!
Monter toujours !!!
Nous avons pris ce pli, parfois, avant notre naissance.
D’ autres s’ engouffrent dans la brèche .
Nous les suivons, nous les devançons .
C’ est l’ inconscient collectif, la mémoire des espèces, c’ est Jüng mis en application, l’ âme et la vie, le pensant et l’ agissant.
Nous descendons, nous descendons.
Soumis, éternellement crucifiés par la gravité, c’ est un destin bien cruel, et que nous comprenons.
Nous cheminons dans l’ abrupt .
Nous raisonnons dans l’ absurde .
Puis un jour tout s’ arrête …
… ou bien, tout continue .
Un jour n’ est qu’ un jour, nous en avons conscience.
Nous nous penchons sur cette terre que nous aimons tant.
Sysiphe toujours, Icare parfois, nous infligeons à notre corps des suplices subtils, d’ une finesse extrême.
Notre esprit se libère, tout désir s’ évapore, nous y sommes .
Nous y serons toujours …
S’ envolant, dèjà, la pierre se souvient de la paroi qu’ elle quite.
Elle a perdu son poids, sa masse, sa condition de pierre .
Elle devient la porte qui va s’ ouvrir pour moi.
Cette pierre amie, sur laquelle nous comptons tous, la voilà qui s’ enfonce dans mon crâne, guidée par de mathématiques desseins.
Voilà l’ espace qui s’ incurve, se plie, sous l’ axe de ma chute.
Icare enfin devenu …
En cet instant où tout m’ est offert, je revois les images adorées.
Ton visage, toi que j’ ai toujours aimé et que j’ ai si longtemps cherché.
Et ces sourires enfants, Ô mes Fils, Ô mes Rois …
L’ autre jour, bientôt, je n’ irai pas engraisser les sillons Matheysins .
Toi, l’ ami, le frère en somme, tu monteras aux Brèches de l’ Olan.
Là-haut, jette un peu de moi au vent, ce vent que j’ aime tant et que tu connais bien, puis, laisse-les un moment …
Elle aura ton geste aussi, celle que j’ aime, et puis mes fils, Ô mes Rois, Ô mes Dieux, un peu de cendre dans le ciel clair.
L’ Obiou, j’ y suis monté j’ avais huit ans.
Dans cet enfer minéral, j’ ai découvert le vertige et la peur.
Je les avais oubliés, ils sont revenus, dans l’ Obiou encore, il y a deux ans.
Je grimpais sur ce corps massif de boeuf couché, mon aimée avec moi.
La pluie, le froid, le vent se sont soudain mélés et je suis resté là, immobilisé, tétanisé, terrorisé, l’ année de mes quarante ans…
Alors, monte mes cendres aux Brèches de l’ Olan, mon ami, mon frère.
En retournant, devant Font Turbat, vous penserez au jus de framboises et à la soupe au lard, puis en bas, prenez un peu de repos avant la cascade, dans cette vallée où poussent ces rochers, énormes que nos enfants, déjà, escaladent en tous sens .
Plus loin encore, vous penserez à Charles Buisson, bien sûr, et vous vous souviendrez de moi.
En nous n’ existe aucune haine .
Je le disais à Maman.
Nous sommes pétris d’ amour, d’ amour et de pudeur.
Seul notre silence vous effraie.
Nous ne sommes capables d’ aucune méchanceté.
Nous possédons cette manière d’ aimer, d’ aimer l’ âme pleine, d’ aimer à coeur débordant .
Nous pouvons dire " je t’ aime " avec les yeux, aux hommes, aux femmes, aux pierres ou au vide .
L’ amitié c’ est l’ amour sans sa bite.
C’ est le niveau ultime de la passion, où, même châtré, on devient inédit.
Je le disais et je le dis encore .
Thalassa !
Thalassa ?
Non !!!
Cette fois la libération, la délivrance nous viendra des montagnes.
Nous sommes de cette race qui vit et qui n’ expire jamais, nous portons en nous toute la mémoire des hommes, tout l’ amour des hommes.
Je disais et je le dis encore, nous ne périrons jamais, nous avons cette chance, cette joie, nous ne sommes pas des dinosaures, non, nous ne sommes pas des dinosaures !!!
Nous ne cherchons plus car nous avons trouvé.
Laissez-moi chanter ce cri d’ Amour naissant :
Qui se souvient aujourd’ hui de Charles Buisson ???
[%sig%]