Posté en tant qu’invité par AlbanK:
Cosmogénèse
[i]La vie m’a donné un baiser de Judas:
d’une part sa brièveté
est un breuvage d’amertume
et de l’autre sa beauté,
parce qu’elle semble meilleure que le pain,
ne s’obtient que par trahison.
M Chappaz[/i]
Lorsque je refais le trajet, à l’envers, c’est toujours la même chose.
Chaque fois, c’est pareil, cette changeante immobilité du souvenir. Le passé, comme chez Borgès , les voix se taisent, les visages se déforment, les ombres glissent dans les angles morts, sourires fanés, murs penchant, espaces vides …
Les souvenirs, c’est du présent discutable, qu’il disait Léo, on entre là-dedans avec délice effroi et renoncement.
La mémoire est un univers de géométrie tactile et visuelle.
On y retrouve les pièces de monnaies de l’ Ecclésiaste, un peu rouillées par la pluie de la veille, le cueilleur de morilles en ramène des brouettes, les truites se font squales et la sardine finit par boucher le port, à Marseille.
La mémoire est équivoque, on y entre seul, on s’y arrange avec soi-même, à la croisée des chemins où s’accouplent et se séparent perpétuellement la solitude et l’incertitude, principes vitaux de nos vices et de notre sombre enchantement.
Il faudra pouvoir un jour ne plus parler des montagnes, enfin.
Il faudrait les taire, à force d’épuisement et de passion.
Se retourner sur nous et mesurer l’étendue de notre bête soumission et de notre indolente obéissance.
La montagne et la mer, c’est pareil, çà obsède pareil et finalement, ça tue pareil…
La montagne, cette tempête pétrifiée, les lames et les récifs, les gouffres et les écueils,
séracs menaçants, pics dressés, aiguilles terrifiantes comme autant de raz de marées, chevaux minéraux aux écumantes crinières.
La montagne et la mer, pareil, çà ébloui pareil, et puis çà tue pareil…
Une course en montagne, on en revient comme d’une course en mer. Épuisé, harassé, la bave aux lèvres, la rage aux dents…
On y trouve tout, la solitude et l’amitié, l’amour, l’émerveillement. Là haut, la courbure souple et féminine du monde et parfois la fuite éperdue du cosmos, aspirées, aspirées, aspirées toujours par le ciel infini, enfin.
Il faudra un jour ne plus rien écrire de la montagne, plus de livres, plus de pages, plus de mots.
Des montagnes sans nom, des cols à apprendre, des livres entiers habités de feuilles vierges.
Nous ne lirons plus rien de ces petites horreurs ordurières qui soumettent à la schématisation les terribles splendeurs verticales qui nous hantent.
« Dans L5, à la sortie du dièdre rouge, prendre à droite tout de suite après un bec caractéristique et suivre une série de petits couloirs / cheminées…. ».
Qu’est ce qu’on en a à foutre finalement ?
Nous pourrons y aller, là, à gauche, pour y découvrir quoi ?
Rien sans doute, ou plutôt tout, et c’est bien mieux ainsi.
A mort la tyrannie de la justesse.
A la poubelle l’exploit et le héros.
Aux calendes le texte épique et homérique.
Je chie allègrement sur la littérature alpine, petit monstre nombriliste et perverti puant le sacrifice sublimatoire et la moralité nationaliste cuisinée dans les relents des carottes à l’eau de Vichy.
A la sortie du dièdre rouge nous prendrons à gauche, à gauche toujours. Nous naviguerons à vue sans carte ni boussole dans le minéral neuf .
Il n’y aura plus de sommet, plus de raisons d’avancer, alors, nous avancerons, libre enfin vers les étourdissantes vérités.
Nous y boirons là haut le coup de l’amitié.
A la vie !
A l’amour !
Camarades !
Nous voudrons tout, nous aurons tout…
Puis, au bout de cette solide circumnavigation sommitale, au bout de ce voyage vers l’inutile, nous trouverons enfouis sous les siècles, la beauté du juste, l’amour du vrai et enfin, l’intelligence, sœur aillée et verticale de toutes les révolutions.
Nous aurons finalement accompli la mutation tant espérée, atteignant ainsi le bout du monde, hors cadre, le bout de l’image, le bout de l’imaginaire, en ce lieu où l’esprit dit-on, vint aux errants.
Nous n’aurons plus rien à lire, rien à écrire, plus rien à dire.
Alors, je quitterai les hommes, je descendrai dans les lointains, vers ces horizons lisses et nébuleux, et…
Tourné face à la plaine [center](menteur !)[/center]
le dos contre la muraille [center](menteur !)[/center]
je tirerai ma dernière cartouche
de Camel (cette merde)
que j’avais enfoui [center](menteur !)[/center]
oublié [center](menteur !)[/center]
au fond de ma mémoire [center](menteur !)[/center]
je brûlerai ma première taffe [center](menteur !)[/center]
planin enfin devenu [center](menteur !)[/center]
j’avancerai dans le soleil penchant…
J’aurai vaincu le signe et, détaché pour toujours de notre dévorante passion, triomphant, bras ouverts, vers la plaine étendue :
« Je n’irai plus en montagne !
Non !
Je n’irai plus en montagne !
Jamais… »
…Menteur !
[%sig%]