L’opéra du fantôme
C’était il y a quinze ans. C’était quelque chose qui certainement allait changer ma vie. J’étais perdu, je ne comprenais pas, très triste et angoissé aussi de devoir quitter ce cocon vieux de treize ans déjà…
Tu étais là, mais tu n’existais pas vraiment. Quelque chose d’abstrait, encore dans sa loge, dans les coulisses, tu t’apprêtais à entrer en scène, tu n’étais encore qu’un fantôme derrière un ventre rond. Tu laissais tes pieds glisser sur cette membrane protectrice, parfois tu les laisser danser sur les murs et le sol de ta maison. Maman t’écoutait, t’encourageait et tenter déjà de calmer la balle de ping-pong qui rebondissait sur ton coeur. Tu nous entendais discuter, nous engueuler, rire aussi, tu essayais d’y participer; la danse te permettait de t’exprimer.
Papa et maman suivaient tes performances scéniques, moi pas, je restais insensible au ballet des draps blancs. Tu jouais l’opéra du fantôme, mais je restais devant le théâtre, l’entrée était un peu chère, j’avais mieux à faire avec mon argent, et la caissière était agréable.
Et puis ce dimanche arriva. C’était la dernière représentation. Elle devait être surprenante, différente des autres, paraît-il. L’entrée m’était encore trop chère, mais j’eus quelques échos. Tu dansais avec une telle énergie, tu virevoltais, courrais, sautais, et l’inéluctable arriva… Tu marchas sur ton costume blanc, et l’on vit qui tu étais. Mis à nu, bouleversé, traumatisé peut-être, mon cher petit frère, tu étais né! La scène étais belle, intense, d’une telle émotion qu’une spectatrice en perdit connaissance.
J’étais toujours dehors, à faire mes comptes d’apothicaires et des contes de caissière, quand mon père m’invita à venir partager l’émotion du public. Je n’ai trouvé qu’un : « j’ai des devoirs à faire pour demain… », à lui répondre.
Petit Luc, bon anniversaire!