Posté en tant qu’invité par Francois:
Ma première course remonte dans la nuit des temps. Quelle fut-elle ? J’hésite entre les Rouies par le Valgaudemar et l’aiguille de la Glière. Pas la Chapelle. L’aiguille. A côté du col de la Grande Casse, Vanoise. Mais j’ai revu quelques vieilles photos prises par mon père, afin de raviver des souvenirs défaillants. Aux Rouies, je portais un knicker en velours marron, des chaussettes rouges et un pull jacquard, preuve que j’avais déjà bien assimilé les canons de l’art vestimentaire de l’époque dont le représentant le plus illustre était, sans conteste, le grand Gaston. Les vieux, pardon, les anciens comprendront de qui je parle. Je crois même que j’avais aussi une chemise rouge. Le rouge était alors ce que le Goretex est maintenant : le signe indubitable d’appartenance à une confrérie. Du haut de mes seize ans, mon rêve, jamais réalisé, eût été d’arborer une casquette blanche, comme celle des guides d’alors. Pas une casquette de base ball, telles qu’on en voit maintenant, et qui fait un peu vendeur de saucisses, mais une casquette plate, d’un blanc éclatant, avec des oreillettes en stretch et une jugulaire blanche qui se découpe sur le bronzé du visage…les vieux, pardon, les anciens comprendront de quoi je parle. Je n’ai jamais eu cette casquette, c’est un des grands regrets de ma vie…
Donc, comme j’avais déjà assimilé etc, etc…je ne pense pas que les Rouies fussent ma première course.
Reste donc l’aiguille de la Glière et il faut que je rassemble des souvenirs vieux de quelques lustres.
Bien que jeune con débarquant dans un monde étrange, la haute montagne ne m’était pas pour autant complètement inconnue. J’avais fait mes premières armes deux ans plus tôt sous la forme du pic Turbat, lui aussi dans le Valgaudemar, et qui, dépassant la barrière fatidique des trois milles mètres, pouvait donc prétendre au titre envié de " haute montagne ". La barre des trois milles séparait les gens du haut des gens du bas, les conquérants de l’inutile du fretin qui rampait péniblement dans le fond des vallées, englué dans des contingences matérielles un peu sordides telles qu’aller au boulot le matin, payer ses impôts, faire la queue au guichet de la sécu ou conduire la marmaille à l’école ou au foute, bref, le fretin qui pédalait dans le yaourt du quotidien. Plusieurs années plus tard, je me suis avisé que le quotidien permettait de financer les conquérants de l’inutile et que le Turbat depuis Villar Loubière, eh bien ça faisait quand même deux milles mètres bien sonnés, ce qui n’était pas rien pour un galopin de quatorze ans. Le Turbat, c’était du rocher, c’est à dire qu’avec un peu de chance, en choisissant soigneusement l’itinéraire, on pouvait faire trois-quatre mètres d’escalade jusqu’au sommet du sommet. Mon expérience de neige et de glace était plus consistante, vu que la même année, j’étais monté en basquettes et en chorte au glacier Blanc. J’avais même marché quelques mètres sur le glacier. Vrai de vrai. Juré-craché. Un vrai glacier avec de la glace comme dans le frigo. Sans blague. Etais-je monté au refuge ? je ne sais plus. A cette époque, c’était le père Sybille qui gardait. Il s’est retiré quelques années plus tard, fortune faite et le refuge a été repris par le père Alphand, le papa du champion et de la bière, qui s’est retiré quelques années plus tard etc…c’est une affaire qui roule, le glacier blanc. Tout ça pour vous expliquer les choses et le contexte du moment.
Revenons à nos moutons.
Nous passions alors nos vacances à Pralognan (la Vanoise) et mon papa se mit en tête une expédition en haute montagne pour, dit-il, me forger un caractère. S’étant renseigné à droite et à gauche, il s’avéra que la Glière constituait pour nous un bel objectif mais, nous dit-on, " avec un guide ". Une visite au bureau de guides s’imposait et il nous échut Joseph-Victor Favre, vieux briscard d’une soixantaine bien tapée, mais portant beau et qui en avait vu, parut-il, des vertes et des pas mures dans une carrière bien remplie. Les derniers détails de l’expédition se réglèrent le soir même dans la maison du guide. Ce fut alors le Nirvana ! Moi ! dans la maison d’un guide ! d’un vrai guide ! avec aux murs des photos d’exploits extraordinaires ! des pics ! des glaciers ! des vides zépouvantables ! Et le vrai guide qui nous parlait à nous personnellement en personne ! un guide qui conduisait des audacieux au sommet de la Grande Casse ! La Grande Casse était alors à mes yeux néophytes le sommet du sommome de la haute montagne et je béais d’admiration et je pétrifiais de respect devant ces modernes Saint Georges terrassant ces dragons de glaces et de rocs ! Qu’est-ce que je vais en raconter aux copains ! Je les vois déjà verdir…
Mais…
Mais le prestige de Joseph Saint Georges en prit un vieux coup lorsque, premièrement, il lui passa par la tête de m’appeler " le petit " en m’ignorant carrément. " Il se débrouille, le petit ? ", " Comment il va, le petit ? ", " Il marche bien, le petit ? ". Toutes ces questions s’adressaient à mon papa et me passaient au-dessus de la tête, exactement comme si je n’existais pas. J’en étais fou de rage. Et deuxièmement, lorsque par la porte entr’ouverte, j’aperçu sur la table de la cuisine, dans une assiette sale, un reste de cassoulet William Saurin dont la boite trônait à proximité, et un verre de vin rouge à moitié vide. Ainsi donc, un guide était un homme comme les autres, qui avait besoin de manger…En poussant le raisonnement, j’en conclus qu’il devait également évacuer ce qu’il avait mangé. Les derniers détails étant réglés, nous sortîmes et je me dis que finalement, les guides, c’est très surfait comme réputation, je me demande bien ce qu’on leur trouve, et le Saint Georges, là, à soixante balais, il ne doit plus être trop dans le coup, complètement dépassé, le pauvre vieux…
En introduisant des éléments aussi peu poétiques, ces stupéfiantes découvertes bouleversèrent singulièrement ma perception de la chose alpine.
C’est pas mal pour aujourd’hui. La suite au prochain numéro.
