Posté en tant qu’invité par torinesi:
Lundi 14 juillet 2003,
Samedi dernier, jour de la cérémonie funéraire, Fabrice était mort depuis une semaine. On est lundi 14/7, et cela fait une semaine que je sais que Fabrice a disparu. Je me posais des questions depuis le samedi soir 5/7 puisqu’il devait venir à mon mariage, mais je n’avais pas envisagé cela. Jamais.
Aujourd’hui, j’ai envie d’écrire ce que nous avons vécu depuis exactement 7 jours quand à 21h30 Vincent m’a appelé pour m’annoncer que Fabrice n’était pas allé bosser ce lundi 7/7. Et puis j’ai envie d’exprimer surtout ce que je ressens depuis jeudi matin.
Je ne savais pas que Fabrice pouvait disparaître cette semaine. Je ne l’avais jamais envisagé. Et je ne l’ai pas encore accepté. Lui, je ne sais pas, sûrement, et pourtant, non, ce n’est pas possible d’envisager sa mort lorsqu’on pratique un sport qui nous apporte autant, qui nous permet de grandir, de faire tant de projets, de partage. C’est difficilement compréhensible d’intégrer sa mort dans une pratique extrême alors que par ailleurs on est de plain-pied dans la vie. Fabrice paraissait tellement équilibré et serein, tellement content de vivre, tellement heureux de partager avec tout le monde. Peut-être qu’il compensait deux extrêmes : le partage avec les autres et la solitude, l’apprentissage de la sécurité et de la prudence en montagne et l’engagement ultime en solitaire et à vue.
Je ne pense pas qu’il était inconscient, non, il avait sa propre approche de la sécurité et de l’engagement. Je ne la comprends pas mais je ne la juge pas. Je ne lui en veux même pas de ne pas avoir dit où il allait. Je regrette juste de ne pas pouvoir échanger avec lui toutes ces pensées. J’ai l’impression de tellement mieux le connaître aujourd’hui qu’hier. Son enterrement aura eu le grand mérite de mettre à jour un grand nombre de facettes de Fabrice. Ses amis alpinistes ont découvert ou approfondi son côté Greenpeace ou SEL, les militants pour un monde meilleur son côté alpiniste. Ces derniers doivent en vouloir terriblement à la montagne de leur avoir enlevé Fabrice. Car il n’est pas mort militant mais alpiniste. Son surnom de « furious Fab » lui va bien tout compte fait, c’était bien un furieux, un furieux qui laissait croire qu’il était tranquille.
On a espéré tant qu’on avait pas trouvé la voiture. On espérait qu’il voit cet élan de sympathie et de solidarité à son égard, les innombrables messages sur internet. On espérait qu’il soit là pour dire quelque chose, nous sourire. On s’est nourri de téléphone portable, du forum, d’interview à la radio pendant 2 jours. Mais jeudi soir, il n’y avait plus de forum, ni de téléphone, ni de voiture, ni Fabrice, notre vie était vide, inutile, on n’avait pas réussi à le retrouver vivant. On avait échoué à le ramener à la vie. A le sortir de l’oubli dans lequel il était resté 5 jours durant. Personne ne savait où il était. Maintenant, on le sait, mais il n’est pas là pour en rire avec nous.
Cette voiture je l’ai enfin vue dans le faisceau des phares en arrivant à la cabane des avalanches jeudi matin à 2 heures. Ce cercueil à côté duquel on a dormi; tombeau solitaire, hors du temps depuis 5 jours, sans propriétaire. Tous les objets qui étaient à l’intérieur semblaient inertes, gris, dangereux. Cette plaque d’immatriculation, ces autocollants, c’est donc ça que nous cherchions ? La recherche de la voiture avait presque occulté la réalité : ce n’est pas sa voiture que nous cherchions, mais Fabrice, son corps.
Et devant cette voiture, la réalité nous sautait à la figure, à la lueur blafarde de la lune, sous les arbres et les bruits de la nuit, le froid. L’espoir disparaissait. Pendant les recherches, ses derniers mouvements ont tous été retracés pour trouver des indices, et c’est comme si toutes ses actions avaient un seul but : la chute, le grand saut. Comme si en choisissant le Pic de Bure, il savait qu’il ne sortirait pas en haut, comme si en arrivant à la cabane des avalanches, en fermant sa voiture à clef, il savait qu’il ne reviendrait pas. Comme si en grimpant, il savait qu’il allait tomber.
Jeudi matin, 5h, le jour reprend le dessus, la vie aussi, l’espoir renaît, on se lève et on part, sans manger, à peine le temps de faire un sac de marche. En montant, on découvre la paroi, on l’observe attentivement en espérant voir un point noir vivant, coincé pour on ne sait quelle raison, qui nous attend, on appelle. Rien.
Au col, juste au-dessus de l’attaque, les gorges se serrent, c’est maintenant que notre imagination va être confrontée à la réalité. Le col marque une limite tellement nette entre la vie, les fleurs, l’herbe verte, la beauté accueillante du lieu, et la montagne, le pierrier acéré, la main courante qui descend dans le gouffre poussiéreux, glissant, sans chemin. Ici, la nature ne nous attend pas à bras ouverts, il n’y a pas de sentier dans le pierrier, ça ne sert à rien d’y aller, c’est un cul de sac dangereux, exposé aux pierres qui dégringolent de la paroi qui domine, instable, lourd, gros.
Pourtant il faut bien y descendre, d’ailleurs, on aperçoit un objet noir là-bas. C’est quoi ? c’est où ? c’est un sac. Un sac, comment est-il, passe tes jumelles. Je ne le reconnais pas. Romain descend, puis Armelle. Il ne se dirige pas vers le sac, je descends. J’arrive, Romain pleure, il crie que c’est fini, qu’il l’a trouvé. Alors on s’arrête, et la montagne ne nous semble plus du tout un lieu où il fait bon mourir. Ce n’est pas une mort enviable ce que nous voyons. Non. C’est dur de regarder, on ne s’approche pas à moins de 5 mètres. On ne se sent pas en sécurité, on est nerveux, on appelle le PGHM, on attend, on s’éloigne, on revient.
Ce corps, seul depuis 5 jours. Sans personne pour le voir, sans personne pour l’entendre. A quoi ça sert la mort si personne n’est là pour la voir ? A-t-il crier un grand «merde» ? Est-ce bien réel ? Est-il tombé ? Si personne n’était là pour l’entendre, alors ce n’est pas réel. La réalité c’est ce qu’on voit, ce qu’on entend, ce qu’un cerveau humain enregistre. Mais là, personne n’a enregistré. Et on se pose des questions, des questions qui nous obsèdent, pourquoi ? comment ? pourquoi lui ? Comment a-t-il pu ? Lui, si fort, si sûr de lui, invincible, s’est-il rendu compte ? Il n’a pas souffert. Ca ne suffit pas. On veut savoir, on ne saura jamais, mais on se pose les questions. On se les posera toute notre vie. Et on n’aura jamais de réponse.
Finalement je suis content que ce soient ses amis qui l’aient trouvé. Ses amis l’ont cherché, ils l’ont trouvé. Il a été entouré, par la pensée au moins, tout au long de sa solitude dans ce pierrier hostile. Et ce ne sont pas des professionnels au regard froid et distant qui l’ont découvert.
Personne ne peut avoir envie de mourir en montagne, personne ne peut avoir envie de finir comme cela. Ce ne sont que des mots, que l’on a tous dit par ignorance. Prendre des risques c’est facile tant qu’on ne connait pas la réalité qui se cache derrière. Je prends des risques mais j’en suis conscient. Non, on n’en est pas conscient. Et cette réalité pour la connaître, il faut l’avoir rencontrée. Fabrice l’avait-il rencontrée avant samedi ? S’était-il posé la question ? Avait-il pris la mesure de ses actes ?
Mourir en montagne, oui, mais dans un sac de couchage, en regardant les étoiles.
Fabrice, je ne le connaissais pas assez bien et je le regrette. On avançait pas au même rythme tous les deux : on s’est croisé à un moment où je me croyais fort et où lui allait devenir très fort. Janvier 1999, notre première sortie, un but mémorable au grand charnier d’Allevard, des mètres et des mètres de neige qui nous on fait faire du ski de fond pendant 10 kms sans un seul virage. C’est là que j’ai goûté mes premières dattes (que je pensais ne pas aimer jusque là). C’est délicieux en fait. C’est grâce à Fabrice que je mange des dattes maintenant et que je prends uniquement des graines en montagne alors qu’avant je prenais du pain, du fromage, des pommes, toutes ces choses qu’on n’arrive de toute façon pas à manger… C’est grâce à Fabrice que j’ai découvert la Meije, que j’ai réalisé quelques unes de mes plus belles courses à ski. J’avais encore tellement de choses à apprendre de lui, comme faire un petit sac qui contienne tout. C’est lui qui avait toujours une corde là où les autres avaient oublié leur pelle.
C’est lui qui innovait, qui faisait progresser les choses. Il savait qu’on pouvait faire avancer le monde en s’engageant quand moi je partais du principe que le monde était perdu et que rien n’y changerait rien. Je me trompe de penser cela, et si sa mort a servi à quelque chose c’est à nous montrer qu’on doit s’engager pour ses idées, les défendre et que des choses peuvent être faites si on en a la volonté. Merci Fabrice d’avoir porté ce message. A nous maintenant de suivre ce chemin ouvert avec tant de passion.
Fabrice m’a toujours impressionné, il m’impressionne encore plus aujourd’hui. Cette énergie ahurissante qui lui permettait d’assister à plusieurs réunions par semaine en plus du boulot et de plusieurs courses en montagne. Et ceci semaines après semaines. Etait-ce trop pour un seul homme ? Etait-ce cela qu’il devait vivre car son temps de passage sur terre était court ? On se dit cela pour se rassurer, pour trouver une raison à la mort qui frappe sans avertir, loin des regards. C’est égoïste, mais c’est apaisant. Rien n’était écrit pour Fabrice après, il avait vécu tout ce qu’il devait vivre. Pourquoi pas ? En tout cas son souvenir n’est pas prêt de s’évanouir.
Au revoir Fabrice,
Olivier