Posté en tant qu’invité par alex:
Salut à tous et salut à Dom que je n’ai pas le plaisir de connaitre (du moins je ne crois pas).
En tout cas merci d’avoir lu et apprécié cet article que nous avons écrit l’hiver dernier, et qu’à la relecture je trouve toujours très juste quoique un peu austère.
Pour ceux qui comme Christophe habitent au fin fond de la campagne et sont en déplacement 25h/24, j’ai placé le texte sur le forum ITA
Et pour ceux qui ne sont pas encore inscrits sur ce forum (si, si : il y en a ;-)), voici le texte intégral de l’article :
Titre : Pour le respect des terrains d’aventures
Les alpinistes sont-ils tellement absorbés par les exploits réalisés aux Tours de Trango ou aux abords de la stratosphère qu’ils en oublient de veiller sur leur propre jardin ? Force est de constater l’hallucinante dichotomie qui oppose les étonnantes réalisations relayées par les médias à la réalité de l’alpinisme dans nos proches massifs. Par delà les océans, aux confins du monde, on réalise de grands exploits toujours plus engagés et des performances extravagantes fondées sur une éthique dépouillée. A l’inverse, au-dessus de nos têtes on ne voit partout que chantiers d’équipement, rééquipements, publications de topos-guides en tous genres, bref la moindre parcelle de terre sauvage semble vouée à une mort plus ou moins proche et en tout cas certaine.
Car d’incessantes entreprises d’aménagement réduisent ou segmentent inéluctablement l’espace de nature et de liberté qui constitue le terrain de jeu des alpinistes. Aussi peut-on affirmer avec amertume que c’est dans les Alpes que l’alpinisme est né et que c’est aussi d’abord dans les Alpes qu’il va disparaître. Certains même l’auraient déjà enterré : récemment, au mépris de toute considération éthique de nombreuses voies classiques de moyenne montagne ont été excessivement rééquipées. Partout dans les Préalpes des perceuses anonymes viennent aménager et aseptiser les anciennes voies d’escalade, détruisant ainsi le peu de mystère qui faisait encore l’intérêt de ces itinéraires délicieusement désuets. Combien de voies sont-elles formatées à la dimension commerciale du « quatre heures d’escalade, trente minutes de marche d’approche » afin de pouvoir dignement figurer dans un topo bien achalandé ? Dès lors, la liberté du grimpeur n’est plus de découvrir la montagne, mais plutôt de découvrir les pages du guide !
Certes nous ne pouvons qu’approuver le bien-fondé d’une fréquentation massive de la montagne, ne serait-ce que par altruisme. Car on ne dort jamais aussi bien qu’après être allé marcher et respirer le bon air, car on n’aime jamais autant ses voisins qu’après les avoir bien oubliés, et enfin pour toutes les autres raisons qui nous font aimer la montagne et que nous souhaitons partager… Mais en sécurisant une voie d’escalade pour en faire un produit « grand public », on risque de détruire du même coup ce que les grimpeurs venaient y chercher. Car si l’itinéraire et la gestuelle restent les mêmes, au contraire la dimension mentale de l’escalade et la relation du grimpeur avec la paroi perdent une grande partie de leur richesse. Adieu l’incertitude, le jeu de la créativité et de l’intuition, ces petites choses qui font vivre et donnent un autre sens à la grimpe. Et, chose perverse, cette subtilisation n’est pas immédiatement détectée à cause de la renommée qui entoure certains itinéraires ou parce que notre appréciation privilégie souvent davantage le degré de difficulté que la richesse de l’expérience. Faut-il le dénoncer, faut-il s’en consterner, faire signer des pétitions, incriminer tel club ou telle fédération ?
Hélas l’alpinisme n’est et ne sera jamais que la conquête de l’inutile, si bien que les montagnards auront toujours du mal à justifier leur attachement à la coupable liberté de s’exposer à une nature capricieuse. Car quiconque n’a jamais ressenti l’ivresse de la solitude au lever du soleil, les assauts du doute précédant l’irraisonnable décision de partir, le dépassement de soi pendant l’épreuve, l’inexprimable présence au monde quand se relâche la tension de la course, celui-là ne connaîtra pas la saveur particulière de l’alpinisme. C’est pourquoi aujourd’hui il faut agir, et non pas pour défendre le terrain de jeu d’une classe de pratiquants ni pour se revendiquer d’une culture ou d’une éthique d’un autre temps, mais bel et bien pour partager notre joie et notre passion de la montagne. C’est en ce sens qu’un groupe de jeunes grimpeurs de tous horizons s’est spontanément associé en faveur d’une approche à la fois prosélytiste et authentique du milieu montagnard. Le mouvement Initiative Terrain d’Aventure a pour modeste ambition de promouvoir l’escalade en terrain d’aventure en commençant par les massifs de moyenne montagne de Savoie et du Dauphiné. Nous dénonçons en premier lieu les rééquipements abusifs de voies historiques, qui sont hélas de plus en plus fréquents aujourd’hui et au cœur même de notre jardin.
Pour justifier notre démarche, commençons par dénoncer une vaniteuse escroquerie : celle qui consiste à affirmer que certaines pratiques de l’escalade ont plus de valeur que d’autres, qu’il existe un seuil de difficulté au-delà duquel on peut parler de « vraie aventure » sans quoi on reste dans le registre de l’ordinaire. D’aucuns prétendent par exemple que les parcours d’accro-branche ne sont que de vulgaires machines à adrénaline et que leurs parcs ne font qu’usurper le titre d’ « aventure » … Or de telles considérations révèlent à notre avis d’un profond égoïsme : certes on peut reprocher à ces nouvelles pratiques d’être mercantiles et superficielles, mais il serait présomptueux de juger du plaisir ou des émotions qu’elles peuvent procurer à autrui. Le seuil de l’aventure est une notion essentiellement personnelle : pour certains il s’agira de dormir dans un igloo, pour d’autres de grimper en solitaire à plus de 6500 m, pour d’autres encore d’enchaîner trois des plus hauts sommets sans oxygène. Si l’acceptation de l’aventure se limitait à celle des himalayistes de haut niveau engagés dans le « Grenzgang » , alors il faudrait considérer que celle-ci n’est accessible qu’à une dizaine de personnes dans le monde ; cela prouve bien l’absurdité de la proposition de départ ! Et c’est très souvent en dénigrant l’aventure des autres que l’on balise des sentiers au mépris des amateurs d’orientation, que l’on aseptise des voies rocheuses au mépris des amateurs de terrains d’aventures, et surtout que l’on détruit la nature au mépris de ceux qui ne l’ont pas encore découverte.
La tolérance est mère de vertu, et c’est déjà une simple mais essentielle question de respect que de ne pas empiéter sur les terrains des autres pratiquants lorsque l’on s’autorise à aménager durablement un espace naturel. D’autant plus que se pose la question des futurs pratiquants, qui eux ne sont pas encore là pour protester. Peut-on présager les motivations des grimpeurs qui arpenteront nos falaises dans trente ans, soit approximativement la durée de vie des goujons de 12 mm ? Notre société devenant perpétuellement plus urbaine, tertiaire et matérialiste, on peut s’attendre à une aspiration des jeunes vers davantage de nature et vers d’autres valeurs. Et dans un monde de plus en plus factice et virtuel, le besoin de rechercher une identité au travers d’activités marginalisantes ira certainement en s’accroissant. Il est donc très audacieux de prétendre que le modèle de la voie d’escalade libre aseptisée conviendra à tous et pour toujours, tout comme aujourd’hui le modèle de la piste de ski alpin damée est loin de faire l’unanimité.
Enfin il semblerait que le rééquipement des voies historiques relève d’un certain complexe d’Œdipe. En effet ces voies constituent traditionnellement les terrains d’apprentissage des techniques d’alpinisme rocheux : utilisation du matériel spécifique, acquisition de l’autonomie, gestion de l’échec et techniques de réchappe. En les aseptisant, on interdit aux futurs pratiquants de nos régions la possibilité de se former à ces techniques, et par là même on signe l’arrêt de mort de l’alpinisme. N’est-ce pas regrettable que par son développement incontrôlé l’escalade sportive vienne étouffer la discipline qui lui donna naissance, alors que grâce aux techniques modernes d’équipement les possibilités d’ouvertures sur les falaises sont pratiquement infinies ? A en juger par la forte densité des voies dans les écoles d’escalades modernes, on sait que le potentiel de création de voies sportives est considérablement plus important que le parc existant de voies traditionnelles. Alors pourquoi vouloir exterminer ou noyer ces derniers dinosaures si ce n’est pour exorciser la crainte de les voir revivre et de remettre en question sa propre pratique ?
Engagée pour la sauvegarde de ces dinosaures, I.T.A. rassemble de nombreux grimpeurs, alpinistes et pyrénéistes de motivations et pratiques très variées, depuis le néophyte jusqu’à l’aventurier invétéré. Ses missions sont claires : d’une part élargir les champs de pratiques en recensant les voies historiques propices à une escalade de type « terrain d’aventure » et en les protégeant d’une aseptisation. D’autre part favoriser la transmission du savoir en diffusant des informations techniques, en promouvant les formations dans les clubs de montagne et enfin en publiant un inventaire de voies abordables. Cette démarche s’est affirmée sur la base de débats ouverts avec des grimpeurs, équipeurs locaux et acteurs fédéraux ou associatifs, et reste à l’écoute de toute critique ou contribution.
Consultez notre charte sur : http://www.pyrenees-pireneus.com/TA-Projet_charte.htm
Alexis Seguin, pour l’Initiative Terrain d’Aventure